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Jeter un œil

Publié le par Grégory Parreira

   


 - Bonjour madame !
Bonjour... est-ce que je peux jeter un œil ?

C'est évident l'usure germe ici, les mêmes phrases, les mêmes fléchettes insipides à longueur de semaine. Sur le coup je ressens une crispation ventrale. C'est un acte éculé, la même pièce de théâtre en spirale avec tous les codes et chorégraphies qui en découlent, des monceaux de mots sérigraphiés, cousus d'évidences épuisées -on bégaye nos scènes et nos répliques- une vraie représentation, toujours la même, perlée des enclumes soporifiques du falbala- à décrire le visible pour mieux l'imprimer dans les conscience ; les mêmes saynètes hebdomadaires avec l'élégance du décor, le feu de la rampe des ampoules à LED, les respirations mercatiques flattant les egos en grandes lignes contemporaines, à grands masques d'innovations. Un rideau rouge au maillages de fer -grinçant- une belle banquise hurlant ses feux d'aurores boréales et de souplesse figée, fleurissant côté cour et côté jardin de désirs en grandes pompes. Mais le rapprochement s'arrête ici, la performance y est morte, le triomphe inexistant. Sur ces planches les appétits d'expression se heurtent aux répliques les plus stériles de la création,  la platitude de l'acte d'achat encore plus écorché par le vacillement économique. Elles font du cloche-pied consumériste, l'esprit orphelin du feu sacré des plus belles années. J'y flaire la lassitude à cent lieues. En fait nous souffrons du même abandon, c'est sans doute ça le plus tragique, cette farce latente.


De l'intensité ! Voilà le fameux déficit. La monotonie hantent les corps et son sillon espère le splendide échappatoire, agiter tous les apparats d'une existence trépidante sous l’œil des quidams, faire chanter sa façade, en mettre plein la vue ! Car finalement, il ne manque que ça sur ces palpitations  blanches de laque et de plexiglas : du panache, des tirades enflammées laissant courir le jour et les ténèbres dans une bourrasque de nature, les tendres mollets du cœur poétique soufflant ses meutes cabrées sous les arcanes noueuses de l'humain, de la création à peine utile, simplement bonne à vous saisir l'épiderme pour en tirer l'admirable blizzard du plaisir. S'efforcer à faire ralentir le monde pour mieux le fragmenter en pincées suspendues, en mosaïques solaires, saisir l'instant de grâce, la gifle indigo qui enrobe les paysages entre chien et loup. Finalement j'aimerais cet aquarium vide, laissé en jachère par les envies solides, qu'on agrippe par les épaules pour ranimer nos braises d'intensité, des nappes d'imagination, des geysers grondant d'idées sur les tables nues et le parquet, de la poigne aux présentoirs suffocante d'amour et de détresse. Du verbe, planté sur les vernis et les lampes d'appoint comme autant de nouvelles flambées pour l'iris. De l'inquantifiable surtout, libre de verser dans l'éphémère , libre de cracher son contre-courant, de ne pas croître.

Bonjour !
. Je peux jeter un œil ?

 

Question absurde   -Crispation heureuse (ma sève coule toujours).
 

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Saint Charles

Publié le par Grégory Parreira

 

 

St Charles ne fait pas les choses à moitié. On peut dire que St Charles sait recevoir. A peine le seuil franchi Marseille nous plaque sa carte postale au visage : toits en dégringolade libre, à bâbord Notre Dame de la Garde qui semble extraire son phare immaculé d’un océan de bâtisses, de tuiles et de coagulations ocre/beige. Marie frémit d’une pépite lointaine, son or braqué sur une légère entaille de méditerranée ; l’évidence d’un bout du monde, les mystères d’autres songes au-delà de cette nappe, les marchandages lointains, les explorations, les conquêtes, les blessures, les crimes, les rapports de sang, de gros sous et d’énergie mais surtout les frères d’une autre rive.

Même les trains dans le ventre de la gare semblent souligner cette réalité de bout du monde. Ici les rames s’arrêtent, l’extrême sud s’exprime sur le trait des butoirs et celui qui souhaite poursuivre sa route sur la côte, coudre la cité phocéenne à ses voisines (Aubagne, Cassis, Sanary, Hyères) filer jusqu’à Toulon devra repartir dans l’autre sens et se fendre d’un large virage au dessus des pinèdes -la nature est stricte et les infrastructures dociles- cette cité est face au ravin et au reste du monde. Si la mer est un pays Marseille en est l’immense portail en fer forgé sculpté par ces deux rives qui se contemplent et s’interpénètrent -quoi qu’on en dise-.

 

St Charles sait recevoir, en mettre plein la vue, nous glissons désormais sur la langue figée d’un escalier monumental. Autour de nous se dressent des exclamations : deux bambins dresseurs de lions qui chantonnent, la pose large et pierreuse des proues de navires s’échappent de la structure et sifflent l’envergure d’une ville dans les ruades venteuses. Entrez ici ! Nous disent-elle. Voyez la splendeur, contemplez le poids de ces ailes ! Sentez le trépignement de ce vestibule vers les terres orientales -la porte des épices-. Elles nous esquissent aussi (désormais dans un chuchotement) ces fiertés maladives, les idéologies de pouvoirs, de gloires aux iris brouillés qui saignent les campagnes et les corps. Elles sont des lauriers sur sol mou, des vestiges de l’entêtement, empreintes de folies anciennes -folles mais sublimes- tirant leurs mats vers les nuées. Le touriste pourra y percevoir la rencontre nécessaire, la collusion de ces peuples, ces échanges qui fondent les belles âmes, solidaires et apaisées et puis, comme nous, ils pourront y voir un honneur, simple accueil princier de la part de la déesse bourdonnante des Bouche du Rhône.

 

Marseille, 15/09/2017

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Mugel

Publié le par Grégory Parreira

 

©Virginie Delahaie

 

A La Ciotat le bout du monde arbore une robe de ténèbres. Deux vertèbres de roche s’extirpent de la péninsule de garrigue pour rebondir, en rondeur, en direction du vide maritime. Sur ce coccyx s’écrasent les cotons du large à faible hauteur, les courants hachurés, brisés d’écumes, les lignes de quelques longs courriers qui géométrisent le ciel. Comme souvent le décor s’élève pour replonger dans un bouquet final. Ici l’épilogue est volcanique, un pétrin de rocailles sombres figé dans une marmelade de matière venue du fond des âges. La dorsale dresse les poings serrés d’une géante africaine et plante – à l’arrière- ses ongles vers l’onde infinie. Derrière, la luxuriante végétation de Mugel donne à nos cadrages des airs caribéens, le profil de ces îles solitaires fondues sur les entorses d’une plaque tectonique. Il fallait mériter son bout du monde : lacets entre les pins, terres plates, sablonneuses, tous les niveaux du sec secoués sous nos yeux et l’élévation graduelle, lentes plate-formes serties de galets, paliers, l’angle se fait, se dresse, les marches raccourcissent, s’étranglent de cailloux, d’ombres plus tranchées, de senteurs plus nettes dans la trame d’une humidité accrue. Les poings noirs s’expulsent plus glorieusement au seuil de l’escalade et les deux azurs paraissent, rien qu’eux face aux crocs sur la falaise -sculptés par le souffle millénaire- rien qu’eux dans un échange de vide. Les esquilles triangulaires de deux voiles, l’ombre d’un cargo suspendu à l’horizon entre bleu et grisaille, rien qu’eux et nous l’âme ébahie du spectacle naturel, le cœur à son dernier pas terrestre. Sur la paupière de Mugel nous dominions l’iris d’outre-mer et de cobalt, le grand œil, la sève de notre vaisseau.

 

La Ciotat, 14/09/17

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Evariste Gras

Publié le par Grégory Parreira

 

© Virginie Delahaie

 

Il est arrivé par surprise, furtif et sournois. Les vacances avaient abandonné la place Evriste Gras. Quelques cageots de poivrons et d'aubergines pliaient bagages : tubes de fers entassés, échanges de voix autour des fourgonnettes. Auguste et Louis Lumière dominaient les trois battants du cinéma, les platanes déjà flétris par les vagues salées, râpes d'écorce figées sur des lucarnes de terre. Pourquoi ne laissait on que si peu d'espace à ces fantômes urbains systématiquement cernés de pavés à fleur de tronc. Seul le petit café balbutiait les remous du vivant, un duo de commerçants en fin de représentation attendait le boucher qui bouclait son local. A l'intérieur long zinc, haut plafond et cliquetis lumineux d'un flipper Walking Dead secoué par une adolescente au cheveux de seigle. Couverture d'or sur la terrasse, la fin de matinée se baignait de rayons.

Nos deux traitres sont arrivés, jaunes, laiteux, souples comme une confiture d'anis, nimbés du halo de fraîcheur qui encourage les papilles. Nous avons flairé le piège et dans un grand ruisseau de carafe nous avons dilué la crème. Le piège était trop grand. Evariste Gras nous a saisi, nous avons gambadé sur d'autres sphères, dans d'autres venelles beiges aux portes érodées. Nous avons goûté le tendre roulis de cette mer sans marée, le berceau des muscles le pied au plancher -pavés de sel sous le ventre-. L'air effarouchait nos joues, il semait du rouge dans mes yeux-piscine, la poussière des collines en lutte face à l'immensité. Nous avons dérivé comme ces voiliers de plaisance sans horaire, coupés du reste des hommes. Tendres lames. Gîte des semelles. Un bras sur le cou. Léger sourire niais servi à l'azur sans nuage.

C'est Sadi Carnot qui a recueilli nos corps onduleux : un retour d'entre les morts. Notre victime lyonnaise venu épauler les gones en dérive spatiale. Derrière le paravent d'une vielle église, un cliché, piqué de parasols, guirlandes multicolores des linges aux fenêtres -sûrement secs dans la seconde-, fontaine gazouillante, ruisselante, HLM/abreuvoir pour une colonie de pigeons sans peur capables de se poser au bord de votre assiette pour chaparder un fragment de pain ou une lampée de saumon. Nous, nous avons rompu le sortilège d'Evariste Gras sur le flanc d'un poisson de roche, sur une baratte de beurre et la caresse piquante de l'aneth. Nos têtes sont rentrées à bon port.

 

La Ciotat, 14/09/17

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Nos hauteurs

Publié le par Grégory Parreira

 

 

Sous les paillettes argentées de l’olivier la balançoire mesure le mistral. Ce matin celui-ci se repose. Le voile gris des premières heures s’est évaporé, l’été grappillera certainement ce jour comme une bulle de survie. D’ici, sur les balustrades hautes de l’avenue Louis Crozet, on capte la rumeur des circulations folles, les moutonnements de tuiles et de lauriers roses, la verticalité sombre des cyprès coincés ça et là entre les angles blancs des villas, taches de bougainvilliers, rondeurs des citronniers qui accusent la hauteur des enceintes pelées. Ce tapis de sérénité visible ronronne sa vie, son travail, son sang du quotidien. Il y a toujours des habitudes sous les cartes postales, noyées dans la luxuriance du décorum. Midi, une brume s’immisce sur les grands hérons métalliques du port. Les crêtes noires au sud s’effacent un instant oubliées par la cité tout entière. Le large avale les terres, il vient nous prendre. Balançoire muette. Une pie jacasse sa loi derrière la palissade. Bientôt les rayons se feront plus cotonneux, les heures trouveront quoi faire de nos corps.

 

La Ciotat, 14/09/17

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