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Journal de confinement / Jour 9: 25.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

Quel règne ce monstre ! Quelle formidable aptitude à tout régenter, à faire de lui le centre du monde dans les salons mondains, à déclencher les soupirs ébahis, l’admiration, l’évanouissement des perles. On peut dire qu’il savait narrer les fables les plus insolites, incurver les récits et les légendes séculaires à son compte. Il a maîtrisé l’art du costume et du grimage : fine moustache sur la pointe des canines, jaquette de belle facture pour planquer la peau d’agression, le pelage d’envie ; poudre de confort sur des joues sanguines : véritable prouesse que d’escamoter la prédation sous un vernis de progrès.

Il a servi la soupe, les gibiers, des pièces montées aux saveurs métalliques d’hémoglobine, du sang lointain, celui que les sédentaires ne sentiront pas. Il a gainé les chaînes de cuir, vissé des mythes flatteurs à toutes les usures du monde : des valeurs, des sacrifices, des boucheries épinglés à son veston comme des fleurs de réussite. Ça ? C’est du mérite madame ! Le sacro-saint travail qui paye. Les yeux s’enroulent et jaillissent les mots tordus, tronqués, dictionnaire taillé à la hache, trié à même le velours pour composer les inspirations glorieuses qui sauront le définir. Dans ses grands gestes de camelot universel il a happé toutes les têtes ou presque. Épaulés d’une myriade de lieutenants mégaphones, d’un canon discrètement pointé à travers la poche pour les plus enragés il investissait les moindres petites mandibules d’un atome de boue flottant dans le vide stellaire. Une force hors de la nature, une abjection, une chimère sans cesse en promotion de lui-même ravi de servir sa crème sucrée sur un lit de tisons. Le monstre est entré comme un virus, sûr de sa force il a perforé les membranes, inondé les reins, les entrailles. Symptômes contradictoires d’euphories, d’amoncellements. La folie à cheval sur des courbes de nanosecondes prête à faucher vert et bleu dans un même geste, bientôt prête à mener une mission orbitale vers l’éclatement du soleil. Aujourd’hui le monstre a perdu de sa superbe, les crocs filent sous la moustache. Il pleure trois petits pourcents un genou à terre, ses veines de néons à demi closes. Regardez, l’empereur est nu, l’occasion est trop belle !

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Journal de confinement / jour 8: 24.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

Le héros est politique. Le héros est comme tous les mots il est usé et abusé, tordu au bon vouloir des idéologies et des récits. Chargé d'ordinaire d'une substance symbolique ses utilisations abusives de la part de nombres de pouvoirs aux abois le dévitalise et c'est dommage. Si l'on exclut les rares situations où un passant porté par la providence plonge dans les eaux mouvantes d'une rivière pour y sauver une âme en péril, si l'on exclut ces situations de pure abnégation au cœur de l'incendie, d'une catastrophe, quand l'inconnu risque sa peau pour l'autre, lorsqu'on exclut ces situations le héros est bien souvent une construction politicienne visant à amadouer la marmelade molle de l'opinion publique.

 

Lorsqu'une fraction de la population qualifie un acte d'héroïque il s'agit bien souvent d'actions individuelles comme celles décrites précédemment. J'ai en mémoire l'escalade de balcon de Mamoudou Gassama qui sauva en mai 2018 un enfant de la chute sous l’œil des réseaux sociaux. Son acte qualifié d'héroïque fut d'emblée récupéré par les politiques en quête d'une image conciliante vis à vis des migrants. Lorsque le prince nomme ses héros il calcule toujours et le héros le plus fréquent est souvent issu des corporations qu'il ne fut pas froisser sous peine d'un renversement. C'est ainsi que le militaire ou le policier mort en opération est systématiquement héroïsé là où un ouvrier du bâtiment, au bas de son échafaudage ne sera qu'un accident parmi tant d'autres. Quel exemple plus frappant que le défilé du 14 juillet pour illustrer mon propos.

 

C'est l'acte qui devrait faire le héros mais lorsqu'on observe les pantins qui nous administrent, shootés au rendu médiatique et aux apparences trompeuses on constate l'étendue du gouffre. Dans les agences de com' qui habitent leurs crânes c'est le focus, l'accident visible, c'est la situation de crise et le bénéfice à en tirer qui façonne le héros et c'est l'opinion publique s'émeut le pain est béni : on fonce, on sort les grands mots, peu importe si quelques mois auparavant le héros fut écorché, mouliné, écrasé par nos soins. Peu importe si la crise qui l'oblige à faire enfler sa bravoure est entièrement de notre fait. Le monstre assume, il ose tout, c'est même à ça qu'on le reconnaît.

 

Voilà un an qu'il dénonçaient le manque de moyens dans les urgences, la baisse du nombre de lits, le soin qui petit à petit prenait le masque hideux de la rentabilité. Combien ont été chargés dans les manifestations ? Combien de grenades lacrymogènes tirées sur les blouses blanches et les autres ? (ah là les stocks ne manquent pas, il y a toujours de quoi pleurer). Depuis quand les agriculteurs, grenier de tout un pays, sont-ils pompés jusqu'à la moelle de leur quotidien, jusqu'au suicide ? Et voilà que ce soir des républicains de bal masqué, des fossoyeurs de services publics osent parler de personnels de santé héroïques. Les confinés, les sans emplois sont qualifiés d'armée de l'ombre et encouragés à rejoindre la masse héroïque des agriculteurs. Je fulmine devant l'écran.

 

Je crois qu'il y aura un acte éminemment héroïque à réaliser collectivement à la fin de cet épisode viral celui de ne pas marcher dans leurs cajoleries sans teneur, dans les remerciements en polystyrène qu'ils ne manqueront pas d'exprimer et enfin se débarrasser d'eux pour ce qu'il sont dans la politique : des parasites.
 

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Journal de confinement / jour 7: 23.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

La semaine qui vient de s'écouler a distillé au dessus de nos crânes un des récits sonores les plus fulgurant, une œuvre minimaliste -sorte d'acoustique du réel- jamais le dépouillement d'une composition n'a généré autant de sens à nos oreilles. Nous pourrions appeler ça symphonie du nouveau vide ou concerto pour respiration naturelle. Le premier mouvement fut habité par de régulières complaintes : les boutiques du centre ville hurlaient dans des relais d'alarmes désorientées ; intervalles réguliers d'agonie comme le chant du cygne d'une galaxie entière sevrée en pleine abondance. La mise en hibernation électrique dura quatre jours puis débuta le decrescendo.


J'avais toujours perçu mon repaire comme un endroit silencieux qui, bien qu'étant planté en plein cœur du plein centre de Lyon semblait incroyablement étanche au vocalises motorisées de la ville. En quelques jours une rumeur s'est tu. Le souffle des mécaniques, des pneumatiques sur goudron infiniment minces à traverser mes cloisons livrèrent une épaisseur assourdissante dans le déclin. Nous entendions presque les voix du voisinage, sur les balcons alentours ; beaucoup de chiens : puissants solistes au creux d'un presque silence.

 

Alors ils sont venus à petits pas, sans doute incrédules. Des roucoulements de tourterelles ou de pigeons, des vols de corbeaux, plumes battantes, chamailleries, passages sombres toujours plus près des verrières, des pas sur l'armature. Encore de la crainte, l'avancée est progressive. Face à l’improbable retrait des hommes, dans un air renaissant et réparé de ses poussières ils investissaient le vide. La ville est une anomalie du paysage, elle peut charrier des airs grandioses dans les poitrines, nous inspirer des arias de fierté, des orgueils civilisationnels elle est une beauté du temps court, de l'esthétique sous perfusion sans cesse pressé par un ordre réel des choses qui ne manquerait pas de l'investir totalement en cas de désistement définitif de l'espèce invasive qui la fortifie. Qui est le cygne noir dans ce ballet, l'ange ténébreux, le diable de circonstance ?

 

Ce soir sur l'interminable ruban du réseau social j'ai croisé une vidéo filmée dans les rues de Madrid. Comme dans un mouvement planétaire, mus par l'instinct mystique qui inonde le vivant quelques paons des jardins urbains de la capitale espagnole investissaient timidement les rues et les passages piétons libérés. En balayant la suie des trottoirs de leur plumage d'étincelles il semblaient se dévêtir d'une livrée décorative et clamer leur présence au monde.

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Journal de confinement / Jour 6: 22.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

 

Je regarde le silence dans les yeux, tout un monde restreint qui s’étire et s’apaise. C’est le règne des objets dont nous ne sommes que les passagers temporaires. La station en altitude d’un appartement avec vue sur les tuiles, la gorge des gouttières, chemin de ronde granitique entre les cheminées. Le ciel est infiniment clair, gouffre de bleu uniforme qui s’infiltre en cascade sur les précipices de mon bureau. Sa vigueur semble inamovible, il fête son avènement, peut-être sa liberté d’écraser ses larges paluches de flammes sur le cuir d’une cité esseulée. Mon repaire trône comme un continent et sous le calot de sa coquille il vibre, écosystème complexe dans sa séries de membranes perpendiculaires. Ici la cuisine, le salon, la chambre sont des péninsules qui s’imbriquent, les failles sismiques sont imperceptibles perdues dans une découpe de lino ou le baillement d’une plinthe. Les objets, du grand navigateur au modeste guetteur d’ornement s’observent, se toisent. Ils parlent tous une ponctuation différente, ils racontent tous en secret leurs récits épiques, en font des tonnes et parfois s’inventent quelques destins glorieux. Onze ans que je dors ici, que j’y enregistre mes décodages du dehors, que j’y accumule les coutures de mon patchwork chronologique. Dans le ralentissement du monde je vois précisément cet agglomérat, la superbe empreinte digitale qui étend là ses veinules, ses contorsions. Un seul coup d’œil sur les étagères, contre les murs et j’ai le sentiment de pouvoir me suivre à la trace. Là dans le repli de ma synapse, dans un proton unique de chambre voguant sur le tissu urbain je peux tout nommer, tout tracer. Un savoir domestique qui cagole, qui rassure. La conscience que ce carré d’espace a toujours été pour moi une respiration dans l’apnée du monde.

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Journal de confinement / Jour 5: 21.03.20

Publié le par Grégory Parreira

Dans les temps reculés du mois dernier, période bénie durant laquelle nous courrions encore les avenues et la chaleur humaine j’eus le plaisir de participer à un petit exercice d’atelier d’écriture initié par un ami poète. La consigne de notre petit jeu consistait à sélectionner une phrase épuisante et tricoter à partir de ce fil rouge une petite fable ou récit humoristique ; une de ces petite phrase bateau que tout le monde a entendu qui tournent comme des marronniers en essorant le cortex d’une large partie de l’humanité. Roland, le poète en question opta pour la superbe sentence : il faut bien mourir de quelque chose, Virginie axa son récit sur cette terrifiante injonction : tu devrais t’estimer heureuse d’avoir un travail, réplique que j’entendis moi-même il y a à peine trois ans dans la bouche d’une secrétaire de direction zelée en plein syndrome de Stockolhm professionnel.

Pour ma part, inspiré par Roland Barthes, je tentai d’interroger en quelques paragraphes cette habitude très généralisée d’ouvrir un débat sur le temps qu’il fait à la moindre gène conversationnelle ou au moindre silence de passage durant une interaction sociale non-souhaitée. La météo est une activité fortement socialisante disait Roland Barthes. Force est de constater que celle-ci se vêt d’un caractère universel et qu’elle possède l’avantage -lorsqu’on souhaiter éviter le débat incisif ou risqué avec son interlocuteur- d’être exempt de toute notion idéologique.

 

Jamais je n’aurais cru être totalement indifférent face aux prédictions d’un bulletin météo. Voyez comme l’existence est joueuse, comme elle sait rebattre les cartes de nos certitudes et tordre notre pensée comme un fer chaud sur l’enclume des aléas.

Nous avions opté (en œuvrant en cuisine à la préparation du dîner) pour un petit tour de rotation d’information sur France info. Le constat fut évident : l’actualité patinait embourbée dans l’incapacité de faire de l’info par manque de matière. Dans un effort stoïque ils planquaient la misère : rediffusions, émission traquant les fausses nouvelles sur le net, rediffusion de cette émission, rappel des mesures de confinement… épuisant. Aucun intérêt. Les journalistes pleins d’une nouvelle détresse existentielle allaient même jusqu’à monter des florilèges de fantaisies absurdes filmées par quelques âmes créatives inspirées par l’incarcération domestique.

Enfin, tout au bout du journal s’ouvrit la page météo. Ah la vilaine torture : avec un ton de documentaire la voix off nous indiqua qu’à l’instar des jours précédent le soleil brillera d’un feu doux et printanier sur l’ensemble de l’hexagone. Merveilleux. Merveilleux mais diablement inutile, la météo ne gravitait plus dans notre champ d’action. A moins d’une tempête tropicale le temps qu’il fait n’était plus admis dans nos préoccupations. Quelle importance que notre verrière cuise ou qu’elle soit fouettée par une averse rageuse ? La différence de la frustration peut-être. Il serait sans doute plus agréable d’être privé de sortie lorsque le ciel se déchaîne. Qu’il pleuve, qu’il pleuve !

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