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Articles avec #recit en prose tag

Au balcon du réel

Publié le par Grégory Parreira

 

 

J'avoue que... j'ai pris goût à cette fantaisie. Et je ne saurais définir avec précision quels furent les jours ou les mois de bascule. Depuis toujours mes soirées se calquaient sur la rigueur des programmes télé, le délassement soudé à la mâchoire de mon canapé, les pupilles en gambade sur le frétillement des mosaïques de chaînes :
le ruban infini des séries, les blockbusters explosifs, les talk-shows bondissants sur lesquels le cervelet barbotait passif et déconnecté ; et la pub, constante, invasive qui hachurait le salon d'un stroboscope bleuté d'épilepsie. Ma paresse vespérale, par tout son monde et ses atomes flambait de rôles, d'images, de caractères préfabriqués, de canevas cousus en zigzag par les amours, les haines et les trahisons, tout sentait le carton-pâte. J'agitais mes entrailles d'un immense mensonge à cristaux liquides.

Mais voilà, depuis quelques semaines -je ne saurais dire pourquoi- j'ai délaissé l'écran plat. Les câbles, les décodeurs, les menus déroulants si emballés et chatoyants soient-ils semblaient soudain grimés d'un museau de fadeur. A la faveur des nuits prématurées de l'hiver un nouveau rite était né, à croire que le cœur parlait, ma carcasse n'a fait que suivre le mouvement. J'habite au dernier étage d'un immeuble du centre-ville et mon balcon plonge avec vertige son bec de verre et de béton dans une petit arrière-cour où s'exposent à grandes coulées de lumières le kaléidoscope mouvant des fenêtres du voisinage.

 

Désormais, le soir, tapi dans les ténèbres de mon décor je m'installe là, à la balustrade du réel, quelques bouchées à grignoter, une pinte de bière fraîche pour déguster l'imprévu, pour composer la matière des tressages qui agite mon petit pâté de maison. Au cinquième étage ils sont trois, une colocation qui vient de s'installer, une jeune peintre fait fleurir des toiles abstraites près de la fenêtre de droite et à gauche la chambre d'un des garçons laisse percer la ferveur verdoyante de son engagement politique. Le troisième -dont la chambre doit certainement donner sur la façade opposée- semble être un adepte d'une quelconque méthode de relaxation zen car celui-ci médite de façon assez longue et systématique sur le canapé ne déroulant son bras que pour se confectionner une nouvelle cigarette qu'il évapore avec délectation.
Leur pendaison de crémaillère fut un cœur battant dans le soir, leur loggia s'écumait de rires, de voix fortes, de pincements de cordes enrubannées de tabac. Je détaillais le visage, les caractères, j'inventais les répliques...
Au quatrième aussi. Un couple, deux adolescentes avec le cortège des humeurs qui accompagnent ces âges là, poupées boudeuses, rieuses, claquements de portes et chorégraphies précises devant les émissions de clips ; le ventre rond de madame depuis quelques semaines et cette chambre, un dimanche, changée en bonbonnière parme et pistache par trois poignes aux rouleaux énergiques.
Au second, c'est un vieil homme, les joues creusées d'histoire, ses quelques murs apparent tapissés d'épais volumes reliés sonnent d'ici leurs siècles de savoir.

Chaque soir l'homme reste là, courbé sur sa lampe de bureau et il écrit jusqu'aux premiers étirements de l'aube. Parfois il quitte sa chaise à pas lents pour revenir avec un thé ou un verre de liqueur. Je le devine poète ou romancier couchant la sagesse, les tourments de son expérience dans la bulle trans-temporelle du papier.

A l'étage du dessous, dans un salon -dont je n’aperçois qu'un fragment à cause de l'angle de vue trop plongeant- s'installe parfois une violoncelliste qui m'offre, dans le silence de son double-vitrage, la gracieuse chorégraphie d'un dos, d'une chevelure ambrée, d'un vibrato au poignet valsant avec le corps cuivré de son instrument.

J'imagine la musique, je chante mes accords. Du premier au cinquième étage j'ai découvert les étreintes muettes, les envies, les amours, des colères. Je me suis rendu aux dîners quand les parents, les cousins débarquaient. Dans l'ombre de mon strapontin j'ai brodé, j'ai délié les paroles et les destins. En quelques semaines cette poignée de rectangles lumineux étaient devenus ma couvée de réalité. L'arrière-cour se remplissait d'un printemps de vérité, du « nous » versé à plein poumons sur le cuir des façades. La pierre brute et originelle sertie de ce naturel qui peut fendre toute les armures.
Parfois je rencontre l'un ou l'autre sur le marché du boulevard. Le sentiment de croiser une vedette, ma vedette. Un oiseau du quotidien.

 

​                                                                                           Lyon, Septembre16 

 

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Fétichismes

Publié le par Ghregg

tgv

Bonjour et bonne année à vous,

 

Voici venir le 100ème texte de ce blog qui vient à point nommé pour célébrer ce nouvel an 2013. Cette nouvelle est le résultat d'un défi entre auteurs qui fut lancé en décembre 2012 suite au concours de Short Edition. Merci à ce groupe d'auteurs pour leurs idées, leur talent et leur bonne humeur.

 

Les thèmes étaient: Fétichismes - Transports en commun

 


- Je l’avais déjà remarqué cet homme, avant chaque départ de la gare de Lyon, celui de 6h du matin ; il passait entre les rangées de sièges, de wagons en wagons en direction de la voiture de tête. C’était un gars robuste, les épaules larges, une barbe de trois jours et deux billes de charbon sous les paupières qui ajoutaient une ombre d’intensité à son regard. Même enveloppé dans l’immonde uniforme des agents de la SNCF le charme opérait. J’essayais de ne pas penser à lui vous savez... Prendre le train l’esprit serein, sentir les trépidations de la machine deux heures durant en gardant la mine impassible d’un usager lambda était déjà, pour moi, un véritable exploit. Vous savez ce qu’il en est docteur, hein ?


(Un bref silence)


Ces dernières semaines, je ne saurais dire pourquoi, son attention s’était focalisée sur moi. A plusieurs reprises j’eus l’impression qu’il captait ma tension intérieure, qu’il devinait aux traits de mon visage l’étrange ampleur de mon jardin secret. Comme vous pouvez l’imaginer, cela n’a pas facilité mes trajets. Le souvenirs de ses passages mêlés aux vibrations glissantes du TGV faisait grandir en moi des spasmes de désir, de doux tressaillements investissaient mon ventre, l’intérieur de mes cuisses et j’eus toutes les peines du monde à ne pas laisser mes doigts s’offrir une tendre escapade sous ma jupe. Le pire, c’était lorsque nous croisions une autre rame : cette détonation, cette bourrasque aussi soudaine que rapide mettait mes hormones en effervescence. En une fraction de seconde, mes allures de secrétaire BCBG laissaient place aux trépignements saccadés d’une adolescente hyperactive. Et puis...


(Un silence. On entend le cuir du divan qui craque)


-Et puis ?


-Et puis lundi matin j’ai hérité d’un siège dans le wagon N°1, juste derrière la voiture de traction. Comme vous pouvez l’imaginer les fourmillements décuplèrent à la simple idée de me savoir si près de la tête du monstre, séparée par une fine cloison de cette mécanique furieuse. Lorsque l’homme passa il ficela mon regard, lança un léger sourire, un bref bonjour du coin des lèvres et s’engouffra dans la locomotive par une petite porte. Décontenancée je n’eus comme reflexe que de tirer ma jupe vers mes genoux, comme pour tenter d’y réguler le flux des démons.
Le train a démarré. Lentement, nous avons doublé les tours de Créteil, quitté la nébuleuse parisienne avant de nous élancer à pleine vitesse dans l’aube rosée de la campagne française.


Soudain, en plein trajet, la petite s’est rouverte et l’homme m’a tendu la main. Je crois qu’il m’a dit un truc du genre : venez voir ça mademoiselle ! Il ne me semble pas avoir réfléchi, je l’ai suivi : une vraie môme !


C’est comme ça que je suis entrée dans le cerveau du monstre. Devant moi s’étalait un large tableau de commande, des boutons en pagaille, des diodes clignotantes, plusieurs inscriptions incompréhensibles ; au dessus un véritable cinéma en 3 dimensions : la perspective des rails filait comme un courant d’air, avalée par la puissance du serpent d’acier. Le TGV tranchait la campagne comme la lame d’un couteau de boucher et moi, j’étais là, derrière la cornée furieuse, paralysée par l’instant. Vous imaginez docteur ? C’était étouffant. Etouffant comme un raz-de-marée.

 

(Un silence de quelques secondes. Le bruit du papier)


-Continuez !


-Il s’est posté derrière moi, lentement il a guidé mes mains vers un anneau de métal planté au centre du tableau de bord. Ses doigts ont glissé sur mes paumes, m’obligeant à saisir l’arc métallique. J’ai senti son corps contre le mien, son pantalon contre mes fesses. J’étais hypnotisée par ce paysage déferlant sur nous comme une cavalerie à l’attaque. Ses mains amorcèrent une douce escalade en direction de mes épaules et au même instant ma nuque tangua sous l’assaut brûlant de ses lèvres. Une étape au creux de mon cou, un pétrifiant détour à la lisière de mes oreilles et le cockpit sembla se tordre sous les fracas mécaniques du train. Happée par un torrent de chaleur je sentis ma jupe se plisser sur mes hanches, les dentelles céder à ses paumes désireuses. Le TGV bascula en abordant une longue courbe à travers les champs. Le tableau de bord, les commandes, l’arc de métal, tout vibrionnait, tout ondulait au gré de nos ressacs. Le cockpit sembla un instant danser, se fragmenter sous l’explosion mécanique qui enflammait mes muscles, qui embrumait mes pupilles. Pendant un instant, je crois que j’ai quitté le TGV. Docteur, vous imaginez ? J’ai dû crier... En fait, je ne sais plus.


Clic ! Fin de l’enregistrement. Le docteur Fayol scruta un instant son dictaphone, un embryon de sourire au coin des lèvres. C’était une perle, là, entre ses mains, il le savait et il goûtait l’instant, silencieux.


Cette patiente était un cas à part, une rareté. Elle avait débarqué dans son cabinet six mois plus tôt. C’était une jolie fille au teint pâle, aux joues constellées d’éclats roux qui laissaient supposer du caractère artificiel de sa longue chevelure blonde. Elle portait aussi sur son visage ce masque bien connus des praticiens d’une immense fatigue psychologique : des traits froissés, polis par un lourd secret. Au cours de sa première consultation et pendant les quelques semaines qui suivirent la jeune fille se libéra des maux qui lui enserraient la poitrine. Elle souffrait d’une forme stupéfiante –et pour le moins inédite- de fétichisme sexuel. Selon ses dires la simple vue d’un train entrant en gare ou filant sur son chemin d’acier suffisait à faire germer en elle le désir irrépressible de la chair. Le fuselage brillant, la machine grondante ou suffocant sa vapeur lors de arrivées en gare faisait valser ses hormones sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi. Au fur et à mesure des séances la jeune apprit à canaliser ses pulsions et, au bout d’environ trois mois, elle embarquait sur son premier trajet en TGV. Il ne l’avait plus revu depuis. Un cas fascinant.
Voilà pourquoi M. Fayol, dès qu’il vit ce matin là revenir sa patiente le visage irradié de bonheur eut le reflexe de mettre en marche son petit dictaphone à cassette.


Il appuya sur une touche. La petite trappe s’ouvrit dans un déclic. Il sortit la petite cassette et la contempla un instant, la levant vers la lumière comme on observe la taille d’une pierre précieuse. Il la rangea ensuite dans une jaquette plastique et griffonna une note sur la face avant de la boîte. Cet enregistrement rejoindrait les autres, son trésor. C’était sans nul doute le meilleur. Ce soir, il le savait, il se repasserait la bande, seul, dans son lit.

Ce serait bien.

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Les lucioles du Madison

Publié le par Ghregg

Bonsoir les gens, voici un texte court qui a vu le jour lors de nos ateliers d'écriture. Le thème était :coup de poing.

 


 

 

Couloir, rideau, le projecteur m’attrape et je savoure l’habituel rugissement du Madison Square Garden. Les gosses trépignent, les pancartes se lèvent, il y a sans doute quelques gonzesses qui se pâment et AC/DC dégueule son « TNT » pour m’accompagner jusqu’au noyau du grand hall : la routine.


Je suis l’enfant chéri de New-York, le Pit-bull du Bronx, le bambin miraculé qui a su sortir de la misère, de la délinquance et des gangs en molestant le sac de sable d’un sous-sol miteux de Rhinelander avenue. Pour tous ici, pour l’Amérique en mal de héros, je suis devenu une icône, mon visage a envahi les murs des chambres adolescentes, mes bras ont investi les fantasmes des pucelles New-Yorkaises pendant que mes poings étoilés écrabouillaient  la concurrence aux quatre coins du globe. J’étais invincible, j’étais rapide, brutal, stratégique, je vivais sur les 4 par 3, dans les talk-shows, sur les paquets de céréales, dans les interminables séries TV.


Aujourd’hui ce devait être la routine. Je n’entendais plus rien, j’observais seulement les lentes rotations des milliards d’ampoules du Madison qui voletaient dans un grand ballet hypnotique.


La cloche sonna poursuivie par un grognement rageur montant des tribunes. Le type était blond, fresque frêle sautillant de gauche à droite comme un stupide échassier. Gauche, gauche… Je vais le liquider, un, deux, déplacement, droite, le type esquive : coup de chance. Il sourit. Je replace ma garde. Il transpire déjà. Gauche, droite, contre… esquive. Madison chante, scande mon nom, nous sommes deux gars, quatre poings dans une marmite en ébullition. Direct, esquive…Tremblement sur mon échine : une masse de phalanges vient de percuter mon foie. Qui était-ce ? Je n’ai pas vu son bras. Gauche… Il trotte, transpire. Il sourit encore et encore. Gauche, droite… Il se tord, ondule comme un python, il s’enroule. Quelle fiotte !  Quelle foutue danseuse !


Direct, Gauche… Il a disparu. En une fraction de seconde une mitraille d’uppercuts s’écrase dans mon estomac. Madison s’essouffle, suffoque. Le blond sautille, c’est une puce, un crotale, un chat sauvage… Il attaque. Droite, Gauche. Son cuir s’écrase sur ma garde étoilée, il rigole, ses bras se multiplient… Un éclair explose ma tempe, mes pieds traînent, Madison chuchote, tremble. Un bruit sourd anéanti mon arcade, il se téléporte, il est partout, c’est un extraterrestre… Mon cerveau s’électrise… Salive, craquement, je vois du rouge engluer mes étoiles, les projecteurs tanguent, mon dos frisonne sur le plastique,  j’observe le ballet  des lucioles du Madison Square Garden.

 

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Langues de sel

Publié le par Ghregg

Bonsoir les gens,

 

Après les 3 épidodes sur le thème de l'apocalypse pour le concours welovewords sur le 21 décembre 2012 lisible ici:

http://www.welovewords.com/documents/20-jours

voici ma candidature pour le concours "festin cru", toujours sur le site welovewords. Ici, le but était d'écrire le début d'un roman s'ouvrant sur une séquence cannibale. Pour entrer dans les clous du concours (-de 6000 caractères espaces compris) j'ai du réduire un tantinet mon récit, mais heureusement le voici en intégralité et en exclusivité sur le blog.

Un grand merci à Chloé pour son aide sur ce texte.

Bonne lecture et... Bon appétit bien sûr!

 

 


cani


 

 

Ce type ressemblait à son bureau : un teint gris, des traits tirés. Les cloisons, en fidèles assistantes, semblaient choper les mêmes rides que ses paupières. Ses gestes, son tweed, ses larges épaules brassaient une légère brise de tabac froid. L’agent qui m’avait reçu n’avait tenu qu’une minute face à ma déposition. Après des yeux ronds et quelques agitations il m’avait laissé entre les serres de son grand manitou, livré en pâture à cette pièce exigüe devant une silhouette grise de lassitude policière.


-    Vous êtes monsieur?
-    Bragi, Sébastien Bragi!


Le type tripotait nerveusement un ticket de métro.


-    Alors dites-moi M. Bragi c’est quoi cette histoire?
-    C’est ce matin… Je me suis réveillé avec la peau brûlante, avec une migraine qui tournoyait dans mon crâne. Mon visage semblait figé par le sommeil et il y avait ce goût malsain et métallique qui traînait sur mes lèvres. Et puis, j’ai vu mes mains, mes bras, du sang partout, rouge, bordeaux, un peu noirci par endroits. Ma chemise n’était plus qu’un sac écarlate scotché à mon torse par la coagulation. Et le pire c’était ma barbe, ma bouche, mes dents, noyées dans un masque de sang séché.
-    Et ? Aucun souvenir?


Il avait roulé son ticket entre ses pouces et ses index.


-    Rien ! Le trou noir, Répondis-je dans une grimace de dégoût, rien jusqu’en milieu d’après-midi. En quelques secondes tout m’est revenu en tête, clair, limpide : une horreur.
Le flic fourra le cylindre de carton entre ses lèvres.

C’est vrai qu’elles sont facétieuses nos mémoires. Parfois les souvenirs sont là, cachés dans un coin de notre cerveau, bardés de tous les détails scabreux, tristes ou rassurants. Les images, les paroles se retrouvent prisent en otages, et, soudain, je ne sais par quel déclic les voici qui s’échappent, qui s’imposent à la conscience au moment où l’on n’attend plus rien.


Hier, tout avait commencé avec ce carton d’invitation : un bristol crème aux lettres dorées. J’étais convié, le soir même, au vernissage du nouveau coup d’éclat probable de Stéphane Meigs. En quelques mois ce trentenaire sautillant était devenu le petit chouchou du microcosme parisien de l’art contemporain. J’avais moi-même rédigé plusieurs articles sur ses expositions-flash, sur son exubérance, sa folie communicative. Cette nuit, Meigs investissait un nouveau lieu : la galerie « Iceberg », un espace froid et chirurgical mêlant étrangement le frisson d’une morgue au caractère contemporain d’un bar « lounge ».


L’homme qui m’accueillis sur le perron de l’iceberg portait déjà la griffe de l’artiste : contrastant  avec la rigueur du costume trois-pièces et la sobriété d’un nœud papillon l’homme avait recouvert son visage d’un masque à l’effigie de Meigs. Un Meigs rigolard. Comme une mise en bouche.


-    Bonsoir, monsieur. Carton ? lança-t-il, la voix étouffée par son accessoire.


Je lui donnai le bristol et il m’indiqua une porte au fond du hall d’accueil.
Salle N°2. Ce fut une vague blanche, une pièce livide qui s’ouvrit devant moi. Aucune œuvre n’habillait les murs, pas une toile, aucune de ces structures alambiquées dont Meigs avait le secret. Il ne subsistait que deux îlots dans cet océan immaculé : un écran plasma, au fond de la pièce, posé sur un meuble d’appoint et, plus au centre, une gigantesque tablée de victuailles autour de laquelle gravitait une douzaine de convives.


Une liane brune vint à ma rencontre.
- Sébastien, quel plaisir de vous voir ici, s’exclama-t-elle en tendant vers moi sa french manucure. C’était Claudine Leroy, la pétillante déléguée au département culturel de la mairie de Paris. Une sexagénaire toute en longueur, un sourire politique inamovible sur un teint hâlé illuminé en toutes saisons par des tailleurs aux couleurs vives.


-  Miss Leroy, répondis-je en esquissant un baisemain théâtral qui la fit glousser comme une adolescente.
Elle n’eut pas le temps d’en dire plus. Dans un tintamarre de musique classique l’écran plasma s’alluma et Meigs nous apparut, l’œil plus malicieux que jamais.


-    Mesdames et messieurs bonsoir ! lança-t-il à la manière d’un présentateur télé. Notre dernier invité est désormais parmi nous et les festivités vont pouvoir débuter. Vous avez sans doute été surpris par la blancheur glaciale de notre cocon vespéral. Les faits sont là, désormais vous êtes des pionniers. Bienvenue à l’aube d’une humanité, bienvenue dans mon nouveau jardin d’Eden ! Le jeune homme leva les mains au ciel. « Une terre vierge, une page blanche, un espace vide d’idées, d’idéologies et de philosophies. Vous êtes les nouvelles Eve, les nouveaux Adam. Vous allez puiser dans ce rectangle de vie, dans l’oasis des offrandes de notre mère nature et vous allez contempler vos instincts, cette clé de voute qui soutient l’édifice humain. Régalez-vous ! »


L’image se figea sur un sourire carnassier de Meigs et déclencha une salve d’applaudissements. Les convives attaquèrent le buffet. J’aperçus la barbe fournie de Hervé Lussault, le rédacteur en chef du fameux magasine léz’arts. Celui-ci, dans son style bourru caractéristique, était en pleine conversation avec un vieux collectionneur. Derrière eux c’était Estelle Rangod ; La nouvelle directrice du musée d’art moderne approchait son énorme carcasse de la table. Un tailleur strict, anthracite, s’ouvrait sur le large décolleté de son immense poitrine. C’était plus qu’un buffet qui s’étalait devant nous, c’était une véritable corne d’abondance : des canapés, des petites croquettes de charcuteries aux bouclettes de beurre dorées, des fruits de mer, des vins, des cascades de fruits frais, des terrines aux truffes, aux pistaches…


-    Il est merveilleux ce garçon n’est-ce pas ? » me lança Miss Leroy, un toast au saumon à la main. A la vôtre !
Je trinquai et acquiesçai d’un sourire. Tout notre petit équipage semblait aux anges d’avoir été élevé au rang d’exécuteur par le trépident Meigs. Deux quadragénaires avaient rejoint Mme Rangod et lorgnaient dans son corsage entre deux bouchées. Il faisait chaud, horriblement chaud. Miss Leroy posa ses doigts sur mon avant-bras, elle remonta vers mon épaule. Son regard s’était grisé.


-    Je vous adore mon p’tit Sébastien vous savez.


Soudain, un hurlement déchira les airs. Vision d’horreur : un des quarantenaires venait de mordre Estelle Rangod à la gorge et une fleur écarlate commençait à envahir sa poitrine. D’un mouvement carnassier le deuxième homme s’attaqua à sa joue et quand la grosse femme tomba à la renverse ils étaient déjà quatre à soulever sa jupe. Ils plongeaient leurs couteaux dans les cuisses charnues, découpaient l’épiderme, les chairs s’ouvraient, luisantes, alléchantes. Je sentis mon cerveau bouillir, frémir. En un éclair Claudine Leroy empoigna mon cou, les yeux vides. J’attrapai ses poignets et la propulsai sur la tablée de victuailles. Les veines de son cou palpitaient, cette peau bronzée, brûlante. Ces vagues rouges, cette chaleur collante sur mes lèvres…

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Au cimetière municipal

Publié le par Ghregg

 

cimetière


Photo: Michel Da Silva sur Flickr

 

Le petit matin pointait son nez au-dessus du cimetière municipal.
C'était un lundi, un nouveau départ dans le perpétuel cycle des gens du dessus, le jour tant redouté qui lève le voile sur le programme obligatoire à venir, les horizons bouchés des cinq prochains jours: les réunions, les visites chez le médecin, le dentiste, les enfants à récupérer à l'école, l'attention sans cesse slalomant entre la famille, les chiffres d'affaires, les contrats, la paperasse, les régulière négligences du gouvernement en place.

Ça fera un an, ce matin, que l'on m'a installé ici, un an que tout a basculé. Je me souviens de cette journée comme si c’était hier. L'atmosphère était particulièrement chaude pour un jour de septembre, les écoliers de retour depuis peu dans les cours d’écoles goutaient aux derniers fragments de vacances. Mon agenda était déjà chargé, c'est comme ça, les affaires n'attendent pas et nécessite une veille perpétuelle. C'était un programme chargé ce jour-là: l'annonce d'une OPA sur une entreprise de micro-électronique, une réunion avec les représentants de nos filiales Sud-américaines, quelques ordres de transactions boursières à signer et la validation définitive -en fin d'après-midi - du "packaging" de notre nouvelle gamme de yaourts aromatisés. La journée n'a jamais atteint son terme.
 
Peu après midi, en traversant la cour sous les acclamations piquantes de cet été inamovible, le destin a frappé. En un éclair un crochet a lacéré ma poitrine de l'intérieur. Silence, le chaos venait de rompre la rigueur du protocole, à la manière d'un pantin à fils abandonné par son créateur, je m’écroulais au pied du représentant Argentin à l'industrie. Mon pauvre cœur hyperactif venait de déposer le bilan.

Ma mort fut un coup de tonnerre dans le vaste monde de l'industrie et de la finance, relayée par les radios et télévisions du monde entier l'information fit tomber de plus de 6% la cotation du groupe et le sacro-saint CAC 40, lui-même, gardera pour l’éternité -comme un stigmate- un léger fléchissement à l'annonce de l'évènement malheureux.
Rien de bien surprenant: j'étais le plus grand! Mon empire tentaculaire  composé de ses milliers de petites filiales et sociétés-écrans pesait plusieurs centaines de milliards. Agro-alimentaire, hygiène, services, télécommunications, électronique... J’étais présent dans la moindre armoire de la ménagère, chaque étagère, chaque service, disque, savon, pâte à tartiner, j’étais dans toutes les vies, tous les quotidiens, tous les caddies de de supermarchés. J’étais un empereur des temps modernes, planté sur la moindre parcelle de France ayant laissé pousser un café ou une épicerie comme économie minimale.
Et puis, sans préavis, mon corps a décidé d’en rester là, un abandon, une sale blague. Dès lors, mon panorama s’est figé dans ce coin de cimetière, un peu à l’écart des autres sépultures, une pierre gravée, anguleuse, une droiture minérale et monastique qui tranchait avec le chaos naturel environnant. Pour mon repos, la couverture fraîche d’un couple de marronniers.

En fait, nous étions deux à occuper cette partie isolée du cimetière municipal, deux à jouir de ce confort champêtre au bout du chemin principal, loin des amas de croix, loin de cet enchevêtrement de marbres et de fleurs en plastique qui m’apparaissait d’avantage comme l’aggloméré précaire d’un HLM de la mort plutôt qu’une aire réservée au repos serein d’une âme défunte. L’autre tombe était à quelques mètres, un peu plus près du muret en pierres moussues qui matérialisait les limites du cimetière. C’était un monument simple, taillé dans un granit roux, légèrement granulé. La stèle, discrète, semblait légèrement courbée sur le dessus. C’était la dernière demeure de René Viard. Voilà 5 ans que l’homme avait rendu l’âme, comme une ironie du sort lui et moi étions mort le même jour : un 14 septembre.

Je me souviens très bien de l’évènement : notre délégation revenait de Prague où nous avions supervisé le lancement d’une nouvelle chaîne de montage, le jour tombait sur l’île de France et c’est en descendant sur l’aérodrome du Bourget que les radios avaient interrompu leurs programmes pour distiller la triste nouvelle : René Viard, le célèbre chanteur populaire venait de décéder à l’âge de 53 ans dans un stupide accident de la circulation. L’émotion avait submergé le pays, les hommages avaient afflué de toutes parts, radios et télévisions multiplièrent les reportages, émissions spéciales et autres soirées hommage. Pendant plusieurs semaines René Viard tourna avec mélancolie sur les différentes stations de la bande FM. Les ventes de ses albums s’envolèrent et je regrettai un instant qu’il n’ait pas signé sous notre label.

Viard était un poète, un peu hippie sur les bords, il chantait l’amour, la passion, le flux et reflux des vies sentimentales. Il évoquait sa région, ses douces collines, le miel du soleil, les plaisirs simples, la bonne chère, la tendresse des amants ou le bonheur des dimanches en famille quand les gosses se ruaient vers le lac pour tromper la canicule. Viard était un monde de pommes, de regards amoureux, de ruralité, d’amitié et de nappes à carreaux. René Viard était du genre à voir le verre de rouge à moitié plein. Viard était un artiste, il était donc un peu menteur… pour la bonne cause.

Le soleil a fait son chemin au-dessus du cimetière municipal, notre 14 septembre ouvrit des bras chaleureux et la nature sembla ronronner sous ce pétillement tardif de l’été. D’abord ce ne furent que quelques couples, des hommes ou des femmes seules qui apparurent sous les marronniers : des retraités, une mère derrière une poussette, un ouvrier du bâtiment qui devait bosser non loin du cimetière. Ceux-ci restaient pensifs devant la tombe de René Viard, certains abandonnèrent une rose ou un chrysanthème sur le granit ocre rouille, d’autres n’y laissèrent que quelques prières chuchotées.

En atteignant le zénith les visites se sont intensifiées, des pères, des amis, des enfants sont arrivés en famille, par grappes. Des brassées de bouquets, des photos, des enveloppes firent petit à petit disparaître la pierre tombale. Des larmes perlèrent et certains se mirent à chanter en se tenant la main. Les grands marronniers, en imposants chefs d’orchestre, faisaient papillonner la lumière.

Quand le jour déclina René Viard n’était qu’un monticule de corolles, un patchwork de mots et de couleurs qui croulait sous la nostalgie et la reconnaissance. Viard était un ami, il était un poète, le bagagiste de leurs émotions. Viard était un père et il avait plusieurs milliers d’enfants.

Aujourd’hui, mon fils unique n’est pas venu au cimetière municipal.

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