Le Monstre

Un angle de joue, une courbure de visage plus concave ou plus convexe, une expansion au delà des barrières; proportions en voltige dans un jeu de quilles et les pupilles s'alarment. Il y a de la transgression dans ces mâchoires, dans ces paluches griffues qui transpercent le diaphragme lisse de l'image. La rupture est instinctive. L'index trépigne avec un grain d'automate. Il désigne, quelques voyelles inquiètes au bord des lèvres.
Le monstre -Une tige qui dépasse sur la mousse bleue du talus- Il y a comme un hoquet dans le cœur , une côte qui se serre. Un astre s'est perdu pour semer l'énigme sur les trottoirs, pour faire bruisser le pli des commères.
Le monstre. Une rumeur monte, un filet de voix qui n'ose pas dire son nom, qui s'irise au crochet de l'anonymat. Car les rêves éclatent, déroulent des pelotes d'irréalité.
L'ombre s'avance au delà des balises, déplace des courants d'air froids dans la cage nervurée des foules. Les chuchotis s'extrapolent en grandes lettres noires sur les unes racoleuses. La férocité tutoye les cîmes, l'effroi glisse ses doigts immenses sur un cou, griffe les hauts portiques de la vérité, vient habiter ces grandes métropoles qui se bâtissent sous le lit des enfants. On compose des yeux de braise, des mâchoires saillantes comme des pièges à loup. Toujours là ! Dans les sous-sols de nos quotidiens, dans les recoins obscurs, dans les grottes fertiles de l'imaginaire (le monstre!). L'oisillon banni avec ses pétillements de sourires qui se débattent à l'intérieur; sa gaîté de Gwenplain déchirée par le fleuve roulant des terreurs humaines.
Il n'a pas souhaité cette fonction, il est tombé là par hasard, nommé par cette nature traîtresse. Il n'avait aucune envie de mystifier les foules pour mieux les fédérer dans leurs majorités absurdes. Il est l'ingrat, le destructeur, ce chaos qui cimente les poignées de mains grégaires de la meute. Les voilà rassurés. Liés par une peur latente. (Le monstre!) A t il conscience du frisson de son spectre ? N'est il pas celui qui échappe à ce grand plébiscite ? Ils se nouent les doigts. Ils s'embrassent. Smileys souriants et ventilations de cœurs clignotants.
Ils sont d'accord et c'est beau ! Alors ils dansent, déchirent les rideaux de craintes, ouvrent leurs thorax à la vie en plongeant leurs bras dans les fables du clan.
Les terres se creusent, les rides se tendent sur la surface des marais, sous l'aisselle brune des montagnes. le monstre contemple ce bassin de fierté, le grand Styx de la normalité, qui bâtit, qui usine, qui flagelle ses édifices jusqu'aux arcs froids du cosmos. Les vastes fleurs de métal s'écartent, lourdes de croissances, tranchantes dans leur tricot de routes et de bretelles en spirales. On anticyclone la suie sur les plateaux de moraine, un glacier qui avance, grisé de connexions et d'appétits.
Monstre a vu ces barrières sur les fleuves, la plaine ratissée de tubes et d'électrodes, le sang puisé en longues succions – celui qui tiraille le visage- qui larde l'océan de cicatrices. Les certitudes s'agitent, grouillent sur d’innombrables galeries – le corps brûlé de cavalcades. Les horloges flambent, grignotent les tissus, forment les bouffissures de gencives sur un atome de boue. La grêle sur les miroirs.
Monstre n'est là que par sa solitude. Un îlot au cœur des bourrasques. Mais où est il ? Qui est le monstre ?