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Un soir serein

Publié le par Ghregg

Il était 21h, un 21h de novembre, notre petite famille observait un silence repu devant les cruches vides, les constellations de miettes, la nappe et les assiettes maculées de sauce.


Qu’est-ce que c’était bon ! Quelle sérénité ! Le bonheur gastronomique, la paix de la panse. J’étais heureux, heureux d’avoir cette famille : la beauté de ma mère, ses boucles brunes, se soin qu’elle portait-chaque jour- à nous rendre le meilleur. Mon père, la sagesse incarnée, un petit homme sec, un visage osseux orné d’une fine moustache. Deux sœurs, un frère, un couffin (un homme tout neuf): des anges.


Et puis il a déboulé : une écume de fureur explosant notre paix et notre satiété familiale dans un violent claquement de porte. Il fulminait, rageait, vibrait de traits tirés et d’épidermes écarlates.


-« Ils nous ont attaqué, ça ne va pas se passer comme ça ! » hurlait-il. « Il ont bafoué le prophète ! »


Soupir de mon père mêlé d’un soupçon d’inquiétude face aux yeux révulsés de son fils. Mon grand frère avait l’habitude des coups d’éclat de son fils, souvent il « partait en couille » comme disait ma petite sœur. Un tantinet soupe au lait dès qu’il s’agissait de nos croyances.


-« Qu’est-ce qu’il se passe mon garçon ? Un attaque à Gaza ? En Tchétchénie ? Une interview de Claude Guéant ? »


Sourire en coin de ma mère, ricanements étouffés de ma sœur. Rien de tel pour relancer la furie :

-« Merde, mais ce n’est pas drôle ! » lança-t-il dans un rugissement qui fit voler en éclat les derniers reliefs sérénité de notre petit salon.


-« Ils sont ici, à nos portes et ils attaquent. Ils foulent du pied nos valeurs et ce soir ils se sont armés, ce soir ils veulent percer nos cuirasses ! J’ai appelé les autres, nous allons les châtier ! »


Ca y est, il est lancé ! Pensais-je visualisant un molosse équipé des œillères du fanatisme fonçant à vive allure vers le puit de la connerie.


-« On s’est donné rendez-vous dans le XXème, ils n’iront pas plus loin ! Trop c’est trop ! L’affront doit être lavé dans le feu et le sang. Notre culture et notre foi ne sont pas des foutus paillassons ! »


-« Mais bordel, qu’est ce qui se passe Youssef ? » Surenchérit mon père dans l’explosion vocal, la gorge maintenant teintée de caillots d’inquiétude.

« Qui sont-ils ? Qu’ont-ils fait qui t’enrage autant ? »

-« Charlie Hebdo » Grogna Youssef. « Ces infidèles de journalistes ont fait des dessins du prophète. »


Silence.


Mon père plaqua ses mains sur son visage.

Ce soir-là, il sut que Youssef nous échappait.

 

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LANGLAIS 28/11/2011 13:43

Une façon bien agréable de dénoncer avec humour les dérives des extrémistes de tous genres et de toutes religions.
Il est vrai que l'homme est grand quand il est capable d'accepter voir d'ignorer la critique de ses croyances ,la liberté passe par l'acceptation de la critique .
En tout cas voilà un sujet finement amené avec une belle chute. bien amicalement

Thibaud D. 08/11/2011 23:17


Pas mal du tout ! J'ai beaucoup apprécié "La paix de la panse" et tout ce qui précédait. C'est une expression extrêmement bien trouvée, que je réutiliserai à l'occasion de repas fastueux, ou pas.
Elle est drôle et poétique.
La "constellation de miettes" idem, c'est vraiment très joli.

Le texte est bien structuré, simple et va a l'essentiel.
Peut-être un léger décalage entre la narration "classique" et bien écrite et la brutalité du langage de la petite soeur "part en couilles" qui peut paraître un peu étrange.

J'en lirai d'autres à l'occasion. Bonne continuation !

PS : juste deux petites fautes à "explosion vocal-e" et un petit -s à rajouter au mot puits.


Ghregg 11/07/2012 21:34



Merci Thibaud. (je n'avais même pas répondu à votre commentaire: quel cruel manque de cyber-hospitalité)


Qui êtes vous Mr Thibaud? Comment avez vous croisé le citadin?