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Mon désert

Publié le par Ghregg

Bonjour les gens.

 

Voici une petite nouvelle écrite afin de participer à un concours sur le thème de l'obsession. Le texte présenté au concours à été légèrement amputé afin de correspondre au critère de longueur exigé par le site (welovewords). Le voici donc ici dans sa version intégrale. 

A bientôt.

 

 


bam.jpg

Je suis encore passé à la librairie, enfin librairie… Plutôt un empilement pseudo-culturel de trois étages mêlant avec obscénité disques, livres, fournitures, hi-fi et autres jeux vidéo tous plus débiles les uns que les autres.

 

J’empruntai l’escalator et rejoignis l’espace « livre », l’étagère des « B ». Mes organes trépignaient. Buzzati! Le voilà ! Mon désert était là et il restait même deux exemplaires en vente. Sourire béat… Un frisson me parcouru le dos et les membres. Je me sentais l’âme d’un gosse face aux baies vitrées d’une gigantesque confiserie. Par chance, il n’y avait personne autour de moi, on aurait certainement ri… ils m’auraient sûrement jugé… troupeau de pitres !   

 

Délicatement, avec le bout de mon index, j’extirpai le petit bouquin : C’était un instant merveilleux ! Le bijou était à moi et personne ne pourrait me l’enlever. Je respirai les pages : la brise délicate des livres neuf, Je sentais glisser sous mes phalanges la lisse carapace de sa couverture glacée, je retrouvais  les murs poussiéreux, le soleil de plomb que les dieux vomissaient sur les chemins escarpés de Bastiani, ces rondes, ces travaux répétitifs qui semblaient retenir les grains du sablier dans des ouates routinières, cette attente, cet espoir fou qu’un beau jour la gloire viendra frapper à la porte du fort, qu’un jour je vengerai Drogo…

 

J’eus vraiment du mal à le laisser entre les mains de la caissière. Il le fallait parait-il… Une histoire de scan, de prix… vulgaire ! La petite conne qui trônait là dans son immonde gilet rouge n’avait probablement aucune idée de l’importance, de la finesse, de la beauté prophétique de cet ouvrage, elle n’était sûrement bonne qu’à effectuer son job mono-tache en ne balisant sa vie insipide que des quelques sécrétions musico-culturelles de son tube cathodique. Je ne pouvais pas rester là… Ces gens me fatiguaient… je devais rejoindre mon petit appartement, mes fidèles remparts…

 

La gamine me tendit mon achat. Comme à l’accoutumé, elle m’avait fourré le bouquin dans un de ces sacs plastiques hurlant leurs marketing criard et dont je me débarrassais à la première poubelle venue. J’avais besoin de le tenir, J’avais besoin du soutien du lieutenant Drogo pour traverser la place Bellecour et rejoindre, le cœur battant, mon antre de la rue des remparts d’Ainay.

 

La presqu’île était bondée, les voitures dégoulinaient des grandes artères et la population Lyonnaise rejoignait ses pénates les mollets alourdis par la longue journée de labeur. Je serrai mes doigts sur le petit livre plaquant celui-ci sur mon torse à la manière d’un mini-bouclier. Parfois, je jetai un coup d’œil à la forteresse de Bam qui illustrait la couverture : le désert des Tartares. J’étais nerveux… J’étais toujours nerveux… J’avais peur de le perdre.

 

Moi aussi, je rentrai du travail. Toujours le même depuis mes plus jeunes années, le même bureau, les mêmes collègues, le même pot à crayon -dont le motif devait impérativement être tourné en direction de la fenêtre-, les mêmes heures, la même pendule et son   tictac  rassurant, la petite plante qui recevait chaque jour sa ration d’eau à 8h45 précise, ce même parcours, toujours : rue Herriot, place Bellecour, Hugo et hop…à gauche avant la place Ampère !

 

La populace avait l’air heureuse, l’été illuminait encore la mi-septembre d’une écrasante chaleur et les tenues légères  étaient encore de rigueur. Les jeunes filles flottaient sur leurs talons d’échassiers les visages écrasés par ces immenses lunettes à la mode. Elles ne me laissaient pas insensibles bien sûr et je savais qu’un jour l’une d’elles viendrait partager avec moi mon petit royaume, qu’un jour ou l’autre ma longue attente se révèlera fructueuse, qu’un beau matin le brouillard se dissipera et que je pourrai enfin crier : je le savais !... Oui, elle viendra… elle viendra et ce sera bien…

 

En attendant, comme chaque jour, j’ai rejoint mon antre… mon bastion. Et avant de préparer ma traditionnelle pitance, avant d’engloutir mon repas en écoutant ma station de radio favorite. J’ai posé mon nouveau livre sur une étagère parmi les dizaines qui tapissent les murs de mon fort. J’ai désormais 3257 déserts, LE désert, MON désert…

 

 

 

 

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LANGLAIS 25/09/2010 20:32


belle évocation d' obsession et peinture sans concession de ces temples profanes qui ont remplacés nos libraires.
amicalement