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Les deux coupoles

Publié le par Ghregg

2011-12-14 12.50.24

 


Bonsoir les gens,

 

Voici le troisième et dernier volet de mes pérégrinations touristiques dans la capitale. Bienvenue sous les deux coupoles, bienvenue sur le boulevard Haussmann.

 


 

  Je m’étais placé un peu à l’écart de la scène, adossé à l’immense chœur à baldaquin de l’église saint Augustin. La lumière délavée de décembre filtrait à travers l’imposante coupole et soulignait le large éventail de gris qui habillait le squelette élancé de l’édifice. Devant moi, dans une chapelle dédiée à la vierge Marie, une vingtaine d’ouailles attendait en file indienne de recevoir le corps du Christ.

 

 

C’était là tout le piment de mes promenades touristiques, accrocher un décor, un lieu imprévu, un quartier ou une situation au fur et à mesure de ma progression aléatoire dans le labyrinthe parisien. Je descendais le boulevard Haussmann lorsque  j’ai aperçu l’immense ogive qui gonflait au-dessus des toits, une bulle d’acier, ferreuse qui trempait dans un ciel laiteux sa solide masse anthracite. Comme le coup de pinceau d’un impressionniste, comme un besoin urgent de fantaisie dans ce tableau bicolore, la coupole était chapeautée d’une flèche écarlate. Il n’en fallait pas plus pour piquer ma curiosité. Je coupai par la rue Laborde pour finalement déboucher devant la façade de saint Augustin.

 

 

C’était un îlot d’histoire, une élégance romane piquée d’un léger accent Byzantin qui courrait sur les tours. Elle était debout, fière et sereine malgré la compression de deux avenues torrentielles qui grondaient à ses flancs. Jésus, les douze apôtres et la grande rosace avaient bruni sous l’assaut des pots d’échappement. La sérénité mystique du bâtiment tranchait incroyablement avec le flux rugissant des moteurs parisiens. Pour moi, le message était clair : l’église m’invitait, usant de son romantisme de résistante.

 

 

C’est ainsi que j’ai visité saint Augustin, ainsi qu’en contournant le chœur par la gauche j’ai embrassé les dernières minutes de messe et de communion d’une vingtaine d’âmes. C’était fascinant. L’atmosphère de dévotion qui flottait dans les églises m’avait toujours poussé à la réflexion. Ce bouillon de ferveurs, ces milliers de nefs étirées, spacieuses, gonflées d’importance, autant de piédestaux, de décorum pour une vibration aussi immatérielle que la foi. C’était pesant, vaporeux... Cette atmosphère rayonnait même avec une plus grande ampleur lorsqu’elle s’imprimait sur les fronts ou les lèvres marmonantes de fidèles en prière.
L’homme de foi récitait, les ouailles répétaient, réagissaient en chœur. Cette fusion de pensée m’effraya. Je m’étais mis à l’écart près du baldaquin comme pour tenir loin d’eux mes interférences d’athée à tendance anticléricale, peut être aussi par crainte qu’on ne lise dans mes yeux l’ironie, l’effroi et la désapprobation qui animaient mon organisme. Le curé versa du vin blanc dans un calice doré, il leva l’objet, récita et bu le liquide symbolique. Puis, à l’aide d’un tissu immaculé, il nettoya lentement, méthodiquement le récipient avant de le ranger dans un discret tabernacle s’ouvrant sous les pieds d’une vierge à l’enfant. Notre petite communauté termina l’office par un « Avé Maria » collégial et je quittai les murs de saint Augustin avec les sentiments mêlés de délice architectural et de réflexions métaphysiques.

 

 

Je retrouvai le fracas de la rue, les klaxons acides, l’horrible bêlement des deux roues, la chaleur gazeuse du boulevard Haussmann qui vaporisait les trottoirs de particules poussiéreuses ; le balancement d’essuie-glace des feux tricolore, du rouge, au vert, arrêts, accélérations ; l’extrême difficulté de n’être qu’un piéton dans cette ébullition motorisée. « Ils n’étaient qu’une vingtaine » pensais-je.
« Sous cette coupole géante, sous l’imposante coquille de saint Augustin, au cœur d’une métropole si engoncée, si dense ; dans le tumulus des existences parisiennes la résistante n’avait mobilisé que vingt dévots pour faire chanter ses pierres : c’était si peu ! »

 

 

J’ai repris ma descente du boulevard Haussmann. Cette fourmilière semblait reléguer mon nid lyonnais au rang de calme hameau. Comme souvent à Paris, le vent a tourné en quelques centaines de mètres : les boutiques ont éclos, du luxe, des feux follets électriques, les marques s’accrochaient aux poignets, au creux des bras. La foule a grossi jusqu’à l’obésité laissant dans l’air hivernal les pierres blanches d’eaux de toilettes haut de gamme ou de parfums bon marché. Les voix s’entrechoquaient : piaillements, rires, le braillement nasillard d’un vendeur de marrons chauds, le sirocco de son foyer qui glissa un instant sur mes joues.

 

 

Enfin, j’arrivai au pied du second dôme. Je fus accueilli par une cascade d’ampoules, une avalanche de lampions. La structure, qui semblait avoir été confectionné au crochet investissait l’intégralité de la façade extérieure des Galeries Lafayette. « Ils sont loin les apôtres » pensais-je en poussant la porte du grand magasin. « Aucun ravage carbonique, juste des loupiottes : le flonflon, l’habituel boléro scintillant de noël.

 

 

Mon regard fut happé, capturé sans ménagement par la splendeur enflammée du grand hall. Les étages s’empilaient dans un découpage doré, les arcs fleurissaient de moulures cuivrées, d’entrelacs végétaux et de corolles. Les murs parlaient d’incandescence et chuchotaient leurs ondulations aux larges balustres offertes au vide. Au-dessus du tableau une immense coupole capturait la blancheur solaire dans une dentelle de vitraux bleus et orangés. C’était suffocant !  « Il devait être difficile d’entrer ici sans se laisser aller quelques secondes à la contemplation béate ». Seulement, ils étaient là. Ils marchaient, vite, dégoulinaient des escaliers, des sacs, des sachets, des rubans bouclés dans les bras, dans les cheveux et dans les cernes creusées. Il y avait cet immense sapin en érection au milieu du hall et ces néons multicolores qui rampaient sur son corps. Au sol, des lettres brillantes, des chiffres, des noms de parfumeurs, des angles mous, souples, des cabanes laquées : l’obscénité du plastique sous l’émerveillement esthétique d’une coupole chargée d’histoire. Et puis, derrière les balcons, j’ai aperçu les empilements de cintres, les minables portants, les couinements vulgaires du marketing, mes chers entrelacs, ma chère beauté pliant sous la gangrène, aspergés de carbone économique. Les nouveaux apôtres étaient finalement là, dans le reflet des étoiles d’argent, dans le crépitement des caisses enregistreuses, dans la chimie glacées des affiches publicitaires. Les nouveaux apôtres étaient là et ils faisaient salle comble.

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