Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Fétichismes

Publié le par Ghregg

tgv

Bonjour et bonne année à vous,

 

Voici venir le 100ème texte de ce blog qui vient à point nommé pour célébrer ce nouvel an 2013. Cette nouvelle est le résultat d'un défi entre auteurs qui fut lancé en décembre 2012 suite au concours de Short Edition. Merci à ce groupe d'auteurs pour leurs idées, leur talent et leur bonne humeur.

 

Les thèmes étaient: Fétichismes - Transports en commun

 


- Je l’avais déjà remarqué cet homme, avant chaque départ de la gare de Lyon, celui de 6h du matin ; il passait entre les rangées de sièges, de wagons en wagons en direction de la voiture de tête. C’était un gars robuste, les épaules larges, une barbe de trois jours et deux billes de charbon sous les paupières qui ajoutaient une ombre d’intensité à son regard. Même enveloppé dans l’immonde uniforme des agents de la SNCF le charme opérait. J’essayais de ne pas penser à lui vous savez... Prendre le train l’esprit serein, sentir les trépidations de la machine deux heures durant en gardant la mine impassible d’un usager lambda était déjà, pour moi, un véritable exploit. Vous savez ce qu’il en est docteur, hein ?


(Un bref silence)


Ces dernières semaines, je ne saurais dire pourquoi, son attention s’était focalisée sur moi. A plusieurs reprises j’eus l’impression qu’il captait ma tension intérieure, qu’il devinait aux traits de mon visage l’étrange ampleur de mon jardin secret. Comme vous pouvez l’imaginer, cela n’a pas facilité mes trajets. Le souvenirs de ses passages mêlés aux vibrations glissantes du TGV faisait grandir en moi des spasmes de désir, de doux tressaillements investissaient mon ventre, l’intérieur de mes cuisses et j’eus toutes les peines du monde à ne pas laisser mes doigts s’offrir une tendre escapade sous ma jupe. Le pire, c’était lorsque nous croisions une autre rame : cette détonation, cette bourrasque aussi soudaine que rapide mettait mes hormones en effervescence. En une fraction de seconde, mes allures de secrétaire BCBG laissaient place aux trépignements saccadés d’une adolescente hyperactive. Et puis...


(Un silence. On entend le cuir du divan qui craque)


-Et puis ?


-Et puis lundi matin j’ai hérité d’un siège dans le wagon N°1, juste derrière la voiture de traction. Comme vous pouvez l’imaginer les fourmillements décuplèrent à la simple idée de me savoir si près de la tête du monstre, séparée par une fine cloison de cette mécanique furieuse. Lorsque l’homme passa il ficela mon regard, lança un léger sourire, un bref bonjour du coin des lèvres et s’engouffra dans la locomotive par une petite porte. Décontenancée je n’eus comme reflexe que de tirer ma jupe vers mes genoux, comme pour tenter d’y réguler le flux des démons.
Le train a démarré. Lentement, nous avons doublé les tours de Créteil, quitté la nébuleuse parisienne avant de nous élancer à pleine vitesse dans l’aube rosée de la campagne française.


Soudain, en plein trajet, la petite s’est rouverte et l’homme m’a tendu la main. Je crois qu’il m’a dit un truc du genre : venez voir ça mademoiselle ! Il ne me semble pas avoir réfléchi, je l’ai suivi : une vraie môme !


C’est comme ça que je suis entrée dans le cerveau du monstre. Devant moi s’étalait un large tableau de commande, des boutons en pagaille, des diodes clignotantes, plusieurs inscriptions incompréhensibles ; au dessus un véritable cinéma en 3 dimensions : la perspective des rails filait comme un courant d’air, avalée par la puissance du serpent d’acier. Le TGV tranchait la campagne comme la lame d’un couteau de boucher et moi, j’étais là, derrière la cornée furieuse, paralysée par l’instant. Vous imaginez docteur ? C’était étouffant. Etouffant comme un raz-de-marée.

 

(Un silence de quelques secondes. Le bruit du papier)


-Continuez !


-Il s’est posté derrière moi, lentement il a guidé mes mains vers un anneau de métal planté au centre du tableau de bord. Ses doigts ont glissé sur mes paumes, m’obligeant à saisir l’arc métallique. J’ai senti son corps contre le mien, son pantalon contre mes fesses. J’étais hypnotisée par ce paysage déferlant sur nous comme une cavalerie à l’attaque. Ses mains amorcèrent une douce escalade en direction de mes épaules et au même instant ma nuque tangua sous l’assaut brûlant de ses lèvres. Une étape au creux de mon cou, un pétrifiant détour à la lisière de mes oreilles et le cockpit sembla se tordre sous les fracas mécaniques du train. Happée par un torrent de chaleur je sentis ma jupe se plisser sur mes hanches, les dentelles céder à ses paumes désireuses. Le TGV bascula en abordant une longue courbe à travers les champs. Le tableau de bord, les commandes, l’arc de métal, tout vibrionnait, tout ondulait au gré de nos ressacs. Le cockpit sembla un instant danser, se fragmenter sous l’explosion mécanique qui enflammait mes muscles, qui embrumait mes pupilles. Pendant un instant, je crois que j’ai quitté le TGV. Docteur, vous imaginez ? J’ai dû crier... En fait, je ne sais plus.


Clic ! Fin de l’enregistrement. Le docteur Fayol scruta un instant son dictaphone, un embryon de sourire au coin des lèvres. C’était une perle, là, entre ses mains, il le savait et il goûtait l’instant, silencieux.


Cette patiente était un cas à part, une rareté. Elle avait débarqué dans son cabinet six mois plus tôt. C’était une jolie fille au teint pâle, aux joues constellées d’éclats roux qui laissaient supposer du caractère artificiel de sa longue chevelure blonde. Elle portait aussi sur son visage ce masque bien connus des praticiens d’une immense fatigue psychologique : des traits froissés, polis par un lourd secret. Au cours de sa première consultation et pendant les quelques semaines qui suivirent la jeune fille se libéra des maux qui lui enserraient la poitrine. Elle souffrait d’une forme stupéfiante –et pour le moins inédite- de fétichisme sexuel. Selon ses dires la simple vue d’un train entrant en gare ou filant sur son chemin d’acier suffisait à faire germer en elle le désir irrépressible de la chair. Le fuselage brillant, la machine grondante ou suffocant sa vapeur lors de arrivées en gare faisait valser ses hormones sans qu’elle comprenne vraiment pourquoi. Au fur et à mesure des séances la jeune apprit à canaliser ses pulsions et, au bout d’environ trois mois, elle embarquait sur son premier trajet en TGV. Il ne l’avait plus revu depuis. Un cas fascinant.
Voilà pourquoi M. Fayol, dès qu’il vit ce matin là revenir sa patiente le visage irradié de bonheur eut le reflexe de mettre en marche son petit dictaphone à cassette.


Il appuya sur une touche. La petite trappe s’ouvrit dans un déclic. Il sortit la petite cassette et la contempla un instant, la levant vers la lumière comme on observe la taille d’une pierre précieuse. Il la rangea ensuite dans une jaquette plastique et griffonna une note sur la face avant de la boîte. Cet enregistrement rejoindrait les autres, son trésor. C’était sans nul doute le meilleur. Ce soir, il le savait, il se repasserait la bande, seul, dans son lit.

Ce serait bien.

Commenter cet article