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Journal de confinement / Jour 4: 20.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

Autre perception intéressante qui heurta mes pensées ce matin c’est la désertion totale (en même temps que le contact avec l'extérieur) des rendez-vous et impératifs horaires qui rythment d’ordinaire nos journées. Aucune obligation minutée, aucune activité cochée sur un emploi du temps. En quelques jours nos agendas avaient totalement fondu et à nos pieds ne demeurait qu’une mélasse de temps fluide que nous avions désormais tout loisir de sculpter à notre guise.
Le citadin qui cingle en permanence le ventre de sa ville se façonne un regard à court terme, son horizon se voit très vite barré par une barre d’immeuble, un boulevard rugissant. Ses yeux mesurent l’espace sur des échelles réduites et lorsqu’il débarque en haute montagne il se heurte à la distorsion des distances ; bascule d’une oreille interne en proie aux anomalie de l’organisme. Les repères se brouillent et la liberté apparente se change en étourdissement. Je crois qu’il en est ainsi de ma perception des jours cette semaine. Il faut croire que l’absence de pilotis temporels trouble autant l’esprit et sinon plus que le confinement spatial.

Aujourd’hui pourtant nous avions une borne à l’horizon : à 16h la fameuse chaîne de magasin de bricolage qui emploie Virginie devait, via son directeur France, faire une annonce solennelle et dévoiler quelques nouvelles directives en réaction à la crise sanitaire sur un média numérique dédié aux employés de l’enseigne. Curieuse expérience que d’observer l’allocution d’un chef d’état à hauteur d’entreprise, le résultat d’ailleurs n’en fut pas si éloigné. Groupe spécial sur le grand réseau social, lien vidéo, une caméra filme un pupitre vide et tranquillement nous observons le cumul des spectateurs connectés qui enfle. Lorsque l’homme s’installe derrière les micros nous sommes 11500 à écouter. Petit générique aux couleurs de l’enseigne et nous voilà dans le dur.

L’entreprise c’est de la politique et la politique c’est du langage : tout réside dans l’art d’étaler l’adhésion sur une large majorité. Si l’entreprise ne cherche pas l’élection elle se doit d’amadouer, d’arrondir les angles à grandes injections de vocabulaire pour le temps venu faire passer la plus grosse pilule possible. L’homme au micro interpréta joliment son rôle, ses deux personnages d’ailleurs bien mixés. Celui de l’amiral, l’homme ferme, porteur de la voix du maître, de la responsabilité de l’instant crucial et en filigrane, bien planqué sous la caresse des mots, ce vocabulaire calibré d’équipe, de collaboration, de communauté et de valeurs internes. Tout était là pour effacer la hiérarchie des têtes et présenter ces mesures comme le fruit d’une concertation quasi familiale. Efficace ! J’imagine le souffle de fierté et d’appartenance qui a pu passer même inconsciemment dans le cœur de plusieurs employés postés devants leur écran. J’ai moi même été hameçonné il y a quelques temps par une baliverne hypnotisante de ce type, période maudite à n'être qu'un robot-vendeur dans le ventre d'un félin. Ah le monstre est habile !

Plus habile encore fut l’ardeur que cet homme déploya pour éloigner son propos d’une logique purement commerciale : dans sa bouche la chaîne de magasin (animée on le sait par une logique de profit) se hissait à l’état de structure territoriale n’ayant pour but ultime que le bonheur des populations alentours. Son discours plaça le mot habitants en lieu et place de clients. Une vraie parole de collectivité. Je ne suis pas naïf vous savez, je sais que pour chasser le loup doit se grimer en berger. C’est donc à nous d’être plus attentif et de savoir décrypter le discours des bergers en carton-pâte pour révéler sous leurs mots positifs les babines affamées de jeunes loups aux aguets.

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