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Journal de confinement / Jour 3: 19.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

J’avais vu les appels lancés sur la toile, les hymnes et les concerts de balcons qui fleurissaient dans les villes italiennes, espagnoles. L’être humain, paradoxe vivant : sujet grégaire converti pour une large partie à l’individualisme retrouve parfois quelques valeurs fondamentales lorsque l’ensemble du collectif est confronté à une situation de péril ou d’enthousiasme généralisé. Dans les deux cas les foules s’animent, on se fédère, on bouillonne, les corps s’étreignent, se nouent les bras et les épaules. Qu’il s’agisse d’attentats meurtriers ou de la victoire d’une formation sportive lors d’un événement à enjeu planétaire les déclics sont semblables. Avec les réseaux sociaux comme outil instantané de partage les expressions d’affects se font même plus contagieuses (si l’on m’excuse ce terme) et dans la rigueur calfeutrée qui nous occupe actuellement s’est généralisé un rituel de balcon et de fenêtres.

Hier j’avais entendu mon quartier soudainement applaudir dans les premières ténèbres du soir et malheureusement mon appartement sous les toits ne donnant que sur une petite cour aveugle je n’avais qu’entendu cet élan initié sur les réseaux sociaux pour encourager le personnel médical. L’idée fut donc, ce jour, par adhésion et curiosité, d’aller contempler le phénomène au seuil de notre immeuble, sur les rives de la rue Victor Hugo solitaire.

 

Nous ouvrâmes l’imposante porte de notre allée à 19h58, juste le temps d’appréhender le tablier de la rue piétonne grisé d’abandon et déjà mâchée par les altérations d’une nouvelles nuit. Les réverbères crachaient leurs douches métalliques sur l’élégance des façades. Aux alentours plusieurs fenêtres rayonnaient, la plupart (sans doute pour contrer l’effet asphyxiant du confinement) avaient ouvert leurs battants. Nous entendions la vie se murmurer, nous apercevions ça et là des lustres de cristaux trôner fièrement sur la blancheur de leur ciel. Le premier balcon s’est lancé à gauche puis d’autres sue le bâtiment d’en face : un couple avec un bébé entre les bras, des silhouettes indistinctes à contre-jour des lumières. Avec un temps de retard notre voisine du premier et ses deux enfants ont surgit au dessus de nos têtes tapant des mains et de la cuillère sur une petite poêle à frire. Applaudissements, sifflets, cris et de nouveau le silence. Illico nous avons retrouvé nos pénates et poursuivi la préparation du petit frichti mis en route cinq minutes plus tôt. Sentiment étrange : si la manifestation sonore de la veille m’avait profondément ému la vision de ces familles hautement bourgeoises et probablement conservatrices en pleine explosion ouatée de soutien à un service public me laissait en proie à une sensation de malaise, comme un probable hiatus. Est-ce les mêmes qui réclamaient à corps et à cris des allègement de cotisations patronales, l’oxygène de l’hôpital? Je ne peux y songer et je ne peux décemment pas préjuger de la sincérité des mains qui battaient à leurs fenêtres. Mais ce doute, ah ce cher doute, quand il nous tient...

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