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Journal de confinement / Jour 2: 18.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

Nous sommes un foyer, une alvéole parmi toutes les autre désormais calfeutrée dans sa membrane. 42M² pour les pieds -un lino gris- et une toiture en pente douce flanquée de deux ouvertures vitrées sur le ciel. Le matin entre toujours par la cuisine, côté Rhône, il englouti le sol comme une marée rapide, se rétracte puis s’accroche au mur pour entamer sa bascule de diagonales qui nous mènera jusqu’au soir. La structure d’une verrière au dessus de mon bureau étire des rubans d’ombre sur le mur blanc garni de quelques cadres. Je me souviens qu’en débarquant dans ce nouveau nid, il y a plus de dix ans, j’avais marqué le passage des heures d’après-midi au crayon à papier et tenté de créer sous les feux de la verrière mon petit cadran solaire personnel. Je n’ai jamais achevé cette fantaisie. Désormais figé dans mon alvéole pour une durée indéterminée l’activité devient envisageable.

 

Le confinement est un phénomène interne étrange : toute notre considération du monde rétrécit soudainement autour de notre cellule, une perception du quotidien sous vide d’air, emballage de pierre plaqué sur les épaules, privé de toute perspective kilométrique. Le dehors palpable se cantonne à quelques magasins : rue Franklin, rue de la Charité, les remparts d’Ainay… Le lointain ne résonne plus que sur téléphone, dans la frénésie numérique des réseaux sociaux ou sur les chaînes d’info en continu. Plus de peau, d’œil, plus de pulsation sociale circulant par les canaux sensoriels. Désormais il faut croire sur parole, nos affects sont muets privés de matière palpable.

 

La couverture journalistique, elle aussi, se voit confrontée au rétrécissement du champs de vision, à un peu de matière qui ne manquera pas de poser problème. Dans ce court crescendo politico-médiatique qui mena au confinement général nous avons pu constater la viralité même du sujet Coronavirus en tant que fuel journalistique. En quelques heures les multiples déclinaisons de l’ « info Covid » ont envahi les pages, monopolisé les articles, sites, commentaires et interventions. Plus une guerre commerciale à l’internationale, plus de Julian Assange, aucune catastrophe, attentat, tremblement de terre, volcan en éveil. A la trappe l’espace d’infiltration pour une autre actualité : les réfugiés syriens, à la faveur de l’explosion virale ont disparu de la frontière gréco-turque et les barrières médiatiques ont brusquement compressé leurs regards sur le corps occidental ; faveurs faites aux préoccupations les plus tangibles, les plus lourdes.

 

Sur ma fenêtre-écran tournaient en boucle des images aériennes de Paris : boulevard périphérique fluide, presque en berne, Champs-Elysées en jachère, une Concorde valsant l’alternance de ses feux tricolores pour un presque rien de véhicules. Sont venus ensuite ces journalistes parachutés sur un bout de trottoir, la bonnette de micro sous le nez commentant l’incroyable rien qui prenait pied dans ce Paris chéri où les abondantes coulées de moteurs hystériques restent un hochet rassurant, frénésie d’un décor, d’une fête foraine de l’abondance.

 

C’est nouveau le rien et c’est un vrai défi pour les fabricant d’images, pour les tayloristes du consentement. Ici, dans le vide dilaté (et voué à étendre sa bulle sur un intervalle de plusieurs semaines) le rien ne tiendra pas. Jamais il ne tireront sur la pelote de ces images, jamais ne grésilleront dans leurs appareils les mots de mesure, de ralentissement, de décroissance. Ils vont tomber sur un os, l’évidence d’un accablement des têtes et l’immense poids de rendement qui sculpte ces trottoirs. Peut-être vont-ils même regretter ces avenues gonflées de colères, de pancartes et de revendications, ce trop plein de scènes où l’idéologie pouvait piocher à sa guise : la liberté contractuelle de filmer deux heures durant l’unique feu ayant germé près d’un cortège pacifique de 300.000 personnes. Un problème se pose : le vide n’avoue jamais, personne ne saura le faire mentir.

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