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Journal de confinement / Jour 1: 17.03.20

Publié le par Grégory Parreira

 

C’était un ciel de printemps, une profondeur d’altitude azur essuyée de toute menace. Pas encore ce bleu écrasant des canicules sur lequel les réacteurs d’avions tirent leurs grands traits de nuages, non ! Nous assistions plutôt à l’éveil de mars, mars dans la lenteur de ses étirements, mars dont les à-coups de chaleur et de lumière s’amusent à surprendre l’épiderme à chaque retour de la belle saison. Le nouvel habillage de la rue Victor Hugo, dans son miroir sec de calcaire semblait vouloir attiser ce sentiment de torpeur éclatante. Cet après-midi là ronronnait d’un air connu. Un refrain de liberté, ce pollen qui enrôle la nature et les hommes vers l’exaltation vitale, celui qui remplit Lyon de vie, de pas et de terrasses, celui qui bruisse, qui découvre les peaux, qui commence à teinter les joues, qui écarte les heures du jour pour léguer au quidam les extases du dehors. Aujourd’hui sur la rue Victor Hugo nous étions quatre. Quatre corps plantés dérivant sur 500m de blancheur nue escortés par les premières caresses d’un soleil solitaire.

 

Mais il s’en fout le soleil. Il n’est pas là pour nous. On le voudrait ami, partenaire, porteur d’un soutien mystique, on aimerait l’enrôler à toutes les superstitions, toutes les castes, on l’espère toujours comme une radieuse charpente de bonheur, une fugue d’oisiveté dans les cités sans germination. On aimerait lui faire dire la grandeur de nos nombrils mais c’est peine perdue. Il est loin de tout ça l’astre. Suspendu dans le vide infini il digère le magma de son ventre nucléaire, il vit son éclat. Il s’en fout et ce n’est certainement pas sur ces petits êtres carbonés extirpés de leur écosystème et nageant leur fierté filigrane dans une plaine quadrillée de sculptures pierreuses qu’il daignera poser ses flèches salvatrices. Le soleil est là, rien de plus et nous frêles protons d’un espace lointain nous lui tournons autour du bide comme des enfants en quête d’une gourmandise.

 

Il n’a donc rien vu de la grande glissade de ces derniers jours et pour cause : à l’échelle du quotidien et des informations la bascule fut spectaculaire. L’épidémie chinoise et ses quelques foyers en France furent traités avec une certaine distance, une assurance sans alarme sûre de sa maîtrise, certaine que l’angoissante flambée du virus sur l’autre versant des Alpes ne progressait qu’à la faveur de défaillances italiennes. Le premier chapitre a développé l’argumentaire de la « grosse grippe », la nécessité de se laver les mains, les petits gestes presque ludiques et l’impérieuse expression d’une confiance renouvelée vis à vis du personnel de santé, la meilleure armée de soins au monde soulignait-on. Mais en quelques jours la terre ferme a glissé sous nos pieds. Prise de conscience ? Alerte d’un corps scientifique prenant les mesures de l’arsenal meurtrier de ses petits envahisseurs, allez savoir, l’enchaînement des événements fut si flou. Quoi qu’il en soit le vent a tourné sur nos évasions printanières. La machine politique a dégainé les ors de la république, le bureau majestueux et les discours solennel pour amorcer la descente vers l’improbable : Rideau sur les crèches, les écoles, collèges, lycées, universités, bouclés les cafés et restaurants, un commerce compressé, réduit à la stricte nécessité alimentaire. Le conseil de rester chez soi s’est mué en confinement quasi total et les élections elles-mêmes, après un tour de piste semi-absurde lors d’un ultime dimanche ont cédé place à la nécessité, à l’urgence.

 

Tout a débuté à midi. Bouclé ! Assigné à résidence ! Nos silhouettes ne pouvaient désormais investir la rue que par nécessité vitale, alimentaire, la poche garnie d’une attestation remplie en bonne et due forme. Tout a débuté à midi ce 17 mars, une date pour moi symbolique, synonyme de fête, de fraternisation autour des pintes et des violons, un retour en arrière vers ces quelques mois vécus à Dublin, sur la Gardiner street middle près du bouillant Croke Park : Des kilos d’humanité sur une seule date. Saint Patrick cette année engloutira sa bière au fond du canapé, un shamrock fané derrière l’oreille à écouter la litanie tragique du décompte des cas et des décès à travers l’Europe.

 

L’inédit était donc lancé, inquiet pour mes contemporains, angoissant pour nos proches : une mère aux poumons fragilisés, des tantes, oncles, parents dans la force d’un âge où les forces n’ont malheureusement plus la même vigueur défensive, la même réactivité. Appels, téléphones, conversations, les mesures à prendre pour limiter les risques. On rassure dans la distance, on tente au moins. Nous entrions dans une bulle, une parenthèse de temps. Il fallait se rendre à l’évidence d’une situation vouée à se dilater sur plusieurs semaines.

 

C’était un ciel de printemps. Prévu par un mail je me devais d’aller récupérer une commande de courses passée en ligne quelques jours auparavant. A l’anxiété du moment s’ajouta une pointe de curiosité, celle de contempler ce monde au seuil d’un autre temps, ma presqu’île, décor de tant de scènes, soumise au cadenassage épidémique. Chapeau, lunettes, papiers, attestation, la sensation fugace de se préparer pour une expédition, le saut vers un inconnu relatif, un brin de film d’anticipation entre les tempes. Descente des escaliers et ouverture sur le grand jour. Ciel de printemps.

 

Lyon était anxieuse et belle. A la stature solitaire des frontons vides se mêlait la lumière d’un zénith de mars, oblique, qui extrapolait leurs ornements. Splendeur muette, sans spectateur, beauté pour elle-même au bord d’un sas de rayonnements et d’absence. Bellecour n’était plus qu’une moitié d’errance : cinq paires de jambes en navigation lente, l’œil en surveillance légère, au aguets. Rotations d’un duo de voitures Vigipirate autour du carré de sable. La grande roue avait fui jute à temps peut-être prévenue par quelques espions bien renseignés. Ne restaient dans la vacuité des rues -et si l’on excluait les cabas qui comme moi partaient en quête de victuailles- que les âmes en galère : sans abris en sieste et conciliabules sur la nouvelle place Ampère, groupes d’hommes, chiens en laisse, nomades des cités et de la vie comme une fleur de sel précaire restée ici après l’assèchement de la masse.

 

Un sac par bras, retour au bercail. Derrière moi deux gars, gueules en biais, trimbalaient des sacs plastiques transparents gonflés de pop-corn.

 

- Hé tu veux du pop-corn ?

- Non merci j’ai ce qu’il faut

- Du devrais goûter, il sont à la crème de coronavirus (ricanements)

- Parfait, il sont parfaitement à la mode vos pop-corn ! (un silence, je marche toujours devant) en plus j’aime pas la Corona, c’est une bière dégueulasse !
- (lumière dans le sourire) C’est clair !… Hé l’autre jour je suis allé dans une épicerie hé bin pour deux Corona ils offraient une Mort Subite ! (ils s’esclaffent)

- Pas mal celle là ! (j’accélère) Allez, bonne journée !

-Ouais salut !

 

Je traverse à nouveau Bellecour en diagonale. Je remonte le sillon lumineux d’Hugo. J’ai presque trop chaud dans ce simple pull. Une pharmacie affiche 22°C. Je retrouve mon allée, le porte se ferme. Fin du jour sur l’épiderme.

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