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Créons nos anticyclones

Publié le par Grégory Parreira

 

Mon immeuble est un minéral robuste, un carcan de vieilles pierres du XIXème siècle où s’épanchent les relations sociales ouatées et granitiques de la classe supérieure. Les étages sont bien souvent peuplés de silence, ce silence des espaces réservés, froid d’isolation et de caste. Malgré tout -parfois- lorsque je reviens ou repars de mon cinquième étage (îlot prolétaire sous les toits) j’ai la surprise d’un ascenseur qui s’arrête en cours de route pour laisser entrer une silhouette de mon voisinage. Avec nombre d’entre elles et malgré mes années de présence à cette adresse aucune glace ne s’est brisée. Il y eu quelques tentatives bien sûr mais nos mondes semblaient trop écartelés, nos motivations trop vaines et le temps d’un trajet vertical si court. Alors bien souvent nous tombions dans l’écueil tragique, le propos réflexe par excellence, la détresse d’une facilité sans engagement faisant varier sa nature syntaxique en fonction des oscillations du baromètre. Voici sans doute l’une de mes pires terreurs du quotidien : quand la nature de l’autre est niée dans la brièveté de l’instant pour le ravaler au socle irrépressible des niveaux d’humidité, de chaud, de froid ; la pression atmosphérique comme habillage du vide, petite laine pour cette gène d’avoir à côtoyer l’autre sans désir.

J’ai souvent rêvé d’un jour à contre-sens durant lequel nos brefs interludes d’humanité serait l’occasion de faire jaillir nos essences, de briser les coquilles trop noueuses de nos codes. D’un coup toute la ville s’en retrouvait changée : les attentes à la Poste se changeaient en jacqueries, en éclosions superbes d’étincelles et d’électricité rhétorique. Aux caisses, aux comptoirs des petits commerces coagulaient nos idées en rebond, les avis d’une multitude soudain mobilisée, presque improbable, et les murs s’écartaient de plein jusqu’à laisser au second plan la stricte fonction économique de ces lieux. Mais ceci n’est qu’un songe et (je l’avoue tout de même) je me dois de relativiser mon assaut : ces dernières années, en phase avec la prise de conscience globale des enjeux climatiques, ces stériles saillies de fuite météorologiques s’accompagnent -parfois- d’un bref surlignement semi-contestataire des diverses causes humaines entraînant la fantaisie des cieux.

 

Il m’est donc venu une petite habitude, un réflexe de survie en milieu hostile et confiné : lorsque survient l’instant, lorsque s’ouvre cette seconde éteinte où le gouffre du « temps qui fait » s’apprête à lancer sur le rien ses tentacules d’escamoteur je coupe court à l’abîme : « Drôlement chouette ces grèves n’est ce pas ? Les gens se parlent, échangent, j’adore ! ». Le résultat en terme de contact n’est pas garanti mais l’essentiel est sauf : le naufrage est évité et durant les 25 secondes de descente ou de montée j’aurais conservé mon estime, la silhouette aura conservé sa tenue. Un double sauvetage cognitif sur un mètre carré.
Mais dites moi, vous qui lisez ces lignes avec attention : Vous ne trouvez pas que ça s’est drôlement rafraîchi ces derniers temps ?

                                                                                     Lyon, Février 2020

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