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Albums

Publié le par Grégory Parreira


Peu de détails s’accrochent à l’enfance, peu de vérités irradient la mémoire au point de s’ancrer comme une réalité profonde des faits. Plonger dans son enfance est une progression d’apnéiste où la grande profondeur va de paire avec la fragmentation du soleil extérieur, la parcellisation des souvenirs, classés par sens, par récits, quelques mensonges parfois que l’un ou l’autre laissent flotter et qui participent à la mythologie familiale.

 

Ces quelques étincelles de souvenirs se fixent sur les temps longs, les événements répétés, des décors omniprésents, ces instants perçus comme des gloires de tendresse, quelques pics de chagrin que le temps s’efforce de polir. Au fond de la boîte crânienne les douleurs sont moins tranchantes, l’esprit se défend, il émousse. -légitime défense-.

 

Et puis, au gré d’un basculement, dans la déflagration d’une disparition, au cours de la vente d’un écrin aux pierres apparentes, parfois dans la simple exploration d’un débarras laissé à l’abandon par les rapides excroissances du quotidien on découvre des boîtes en fer blanc, de petits éclats de mémoires vives, rectangles, carrés, des secondes figées, parfois collées entre elles par la lourdeur de l’attente.

 

Il n’en faut pas plus pour rebattre les cartes. Les échelles se réduisent, s’annulent, les points de fixation qui planaient comme des certitudes refond débat, la charpente se tord, gagne des appuis, en perd de nouveaux. La mosaïque se recompose. -et si les photos mentaient ?-

 

J’aurais pourtant juré que c’était moi qui portait ce jour là la robe rouge à pois blancs, sourires tout en soleil devant l’explosion du massif de Dahlias. J’aurais pu témoigner de la céleste hauteur de cette grange, de la largeur amazonienne de cette cascade qui imposait son remous à l’armée des roseaux, la jungle du sous-bois où nous partions jouer les aventurières : ces lierres angoissants, ces tricots de troncs noueux qui sont restés dans nos yeux comme autant de micro-terreurs que nous entretenions, soigneusement. Nos fausses nouvelles de cousines, de sœurs, de feux-follets qui avec bonheur ont participé à l’écriture de nos romans intimes.

 

Finalement -vrais ou faux- la masse des souvenirs qui restent ne sont que le parfum de l’âme, un résidu concentré, presque le résultat d’une distillation.

Après la marée des souvenirs, des oublis, des doutes voici le second couteau de la distance. Ces clichés statufiés dans leur pose, volé au temps aléatoire d’un dîner ou d’un apéritif me semblent soudain s’extraire d’une autre vie, lointaine, d’un écosystème qui n’est plus, froissé, une bouille de fille inconnue réduite à l’état de mélange chimique sur un rectangle de papier.

 

La photographie n’est plus un événement de nos jours, elle a versé dans le banal, la mitraille aléatoire, loin de s’imaginer que ces prélèvements désinvoltes du présent constitueront peut-être les clefs de voûte d’un nouveau puzzle intérieur.

Je l’observe, elle, bien droite dans sa robe ténébreuse. Le décor peint, le guéridon qui a du servir mille fois et qui doit habiter la moitié des albums de famille de la région tant les photographes étaient rares. L’arrière grand-mère lors du grand jour, face à la lentille moderne d’un nouveau siècle. Pouvait-elle se douter, la main sur la hanche, que cent ans plus tard elle parfumerait encore mon âme ?

 

 

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