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Père Anselme

Publié le par Grégory Parreira

Je n’ai pas pu aller le voir de l’autre côté, j’ai préféré ces dernières images ancrées dans une mémoire indélébile : les deux bras tendus appuyés sur la table du salon, toile cirée, verre de menthe à l’eau (couleur chimique), le paquet de Gitane maïs qui offrait une saveur sur la langue, l’identité olfactive des papier-peints, l’imprimé des vêtements roulé d’ocre-jaune et de volutes flottantes. Dans ma mémoire statufiée il y a ce téléviseur qui trône flanqué d’une statuette aux élans soviétiques, je ne sais si l’écran diffuse un énième match de football ou les réponses en scansion d’un Georges Marchais taquineur de journalistes. Ce n’est pas si important. Il faut croire que la mémoire reconstitue, tranche, accommode.

Tous l’appelaient Raymond. Quand on croisait les camarades au marché, les anciens collègues au bord du zinc avec le diabolo du lundi à la main, le ballon de l’attente. Raymond : une petite esbroufe. La carte d’identité dans toute sa formalité exhibait un court Louis et je le soupçonne d’avoir voulu couper court à ce prénom bien trop monarchique pour la rougeur de ses engagements. Parce qu’il était là la maître mot l’engagement, frontal, envahissant, puisé au fond des yeux, une ferveur visée à tous les recoins de l’âme jusqu’à en enfumer la vie familiale, jusqu’à garnir le buffet, à en colorer les tiroirs. J’ai encore au fond du crâne cette soirée de préparation des cantonales et mes conseils d’enfant sur les couleurs à utiliser pour faire parler au mieux les affiches. « Il faut plus de rouge ! » conseillais-je du haut de mon rien, un embryon d’idée et sans doute l’envie de plaire, petit citadin ignorant en vacances chez ses grand-parents. Mais cette mémoire vive est un symptôme : ce qui reste clair malgré l’érosion des années est signifiant, c’est sans doute l’essence de son être.

La famille battait autour de ça dimanche après dimanche, union après union, petite-filles/fils (jusqu’à neuf). Des tables à rallonge, le lien tissé et rieur, la simplicité toute rurale ; une blancheur progressive et intégrale dans la tignasse, sur le collier sculpté des derniers mois probablement piqué à Robert Hue et à la sourde inflexion des années 90. Les neiges de son visage lui offraient ces médailles de patriarche, sans doute les seules qui lui restaient à obtenir. Je ne sais si l’idéologie à suivi l’homme ou si l’homme a simplement emprunté les sillons révoltés de son temps mais il fut un calque de la grande histoire. 1919 : presque un bambin de la révolution russe et cet espoir dans l’empilement des décennies, celui des classes du charbon et du ferroviaire, ces poignes solidaires aux labeurs cadenassés des manufactures, à ceux des champs bientôt aspirés par la bête hybride de l’accumulation ; et puis 97, à peine quelques années après Gorbatchev, le temps de comprendre que la guerre fleurissait dans les livres, la langue, dans le dévoiement définitif des plateaux télés, jusque dans la moelle des représentants qui n’incarnaient plus qu’eux même. Le temps s’assimiler une confrontation perdue qui désormais glissait sous le laminoir de la mauvaise presse.

Dans la Renault 14 en remontant de St Jean de Bournay on s’envoyait du Verchuren sur des disquettes d’un autre âge, on jouait du slalom avec la poire. J’ai gardé avec moi la Tisane arc-en-ciel, livre jeunesse comme le manifeste d’une transmission. J’aurais tant aimé le connaître en adulte, converser avec lui de tout ce que j’ai pu goûter du monde depuis : les pages, les mots, la rage, la poésie… Je crois qu’il m’a refilé des gènes à posteriori, sans doute des hélices ADN endormies et qui s’activent au gré des rebonds de l’existence car lorsque je m’insurge toute voix dehors devant un débat télévisé il me semble revoir une image du passé. Une indignation ! Une réaction épidermique face à la terrible facilité qui altère le monde. Je n’ai pas voulu le voir éteint. Trop jeune. Un grand dadais sans arme, sans armure, avec à peine une direction pour ses pas, celle de cet homme aux Gitane maïs lutteur perpétuel. Au milieu de ce champs de croix, dans l’archaïsme généralisé des vieilles fables et des morales fanées il y avait sa tombe : une belle poignée de main en guise d’épitaphe. Alors soit ! L’adulte neuf fera le nécessaire pour pousser la porte au bout du couloir. Il ira lentement faire frémir sa tisane arc-en-ciel en pensant au Père Anselme.

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