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Au balcon du réel

Publié le par Grégory Parreira

 

 

J'avoue que... j'ai pris goût à cette fantaisie. Et je ne saurais définir avec précision quels furent les jours ou les mois de bascule. Depuis toujours mes soirées se calquaient sur la rigueur des programmes télé, le délassement soudé à la mâchoire de mon canapé, les pupilles en gambade sur le frétillement des mosaïques de chaînes :
le ruban infini des séries, les blockbusters explosifs, les talk-shows bondissants sur lesquels le cervelet barbotait passif et déconnecté ; et la pub, constante, invasive qui hachurait le salon d'un stroboscope bleuté d'épilepsie. Ma paresse vespérale, par tout son monde et ses atomes flambait de rôles, d'images, de caractères préfabriqués, de canevas cousus en zigzag par les amours, les haines et les trahisons, tout sentait le carton-pâte. J'agitais mes entrailles d'un immense mensonge à cristaux liquides.

Mais voilà, depuis quelques semaines -je ne saurais dire pourquoi- j'ai délaissé l'écran plat. Les câbles, les décodeurs, les menus déroulants si emballés et chatoyants soient-ils semblaient soudain grimés d'un museau de fadeur. A la faveur des nuits prématurées de l'hiver un nouveau rite était né, à croire que le cœur parlait, ma carcasse n'a fait que suivre le mouvement. J'habite au dernier étage d'un immeuble du centre-ville et mon balcon plonge avec vertige son bec de verre et de béton dans une petit arrière-cour où s'exposent à grandes coulées de lumières le kaléidoscope mouvant des fenêtres du voisinage.

 

Désormais, le soir, tapi dans les ténèbres de mon décor je m'installe là, à la balustrade du réel, quelques bouchées à grignoter, une pinte de bière fraîche pour déguster l'imprévu, pour composer la matière des tressages qui agite mon petit pâté de maison. Au cinquième étage ils sont trois, une colocation qui vient de s'installer, une jeune peintre fait fleurir des toiles abstraites près de la fenêtre de droite et à gauche la chambre d'un des garçons laisse percer la ferveur verdoyante de son engagement politique. Le troisième -dont la chambre doit certainement donner sur la façade opposée- semble être un adepte d'une quelconque méthode de relaxation zen car celui-ci médite de façon assez longue et systématique sur le canapé ne déroulant son bras que pour se confectionner une nouvelle cigarette qu'il évapore avec délectation.
Leur pendaison de crémaillère fut un cœur battant dans le soir, leur loggia s'écumait de rires, de voix fortes, de pincements de cordes enrubannées de tabac. Je détaillais le visage, les caractères, j'inventais les répliques...
Au quatrième aussi. Un couple, deux adolescentes avec le cortège des humeurs qui accompagnent ces âges là, poupées boudeuses, rieuses, claquements de portes et chorégraphies précises devant les émissions de clips ; le ventre rond de madame depuis quelques semaines et cette chambre, un dimanche, changée en bonbonnière parme et pistache par trois poignes aux rouleaux énergiques.
Au second, c'est un vieil homme, les joues creusées d'histoire, ses quelques murs apparent tapissés d'épais volumes reliés sonnent d'ici leurs siècles de savoir.

Chaque soir l'homme reste là, courbé sur sa lampe de bureau et il écrit jusqu'aux premiers étirements de l'aube. Parfois il quitte sa chaise à pas lents pour revenir avec un thé ou un verre de liqueur. Je le devine poète ou romancier couchant la sagesse, les tourments de son expérience dans la bulle trans-temporelle du papier.

A l'étage du dessous, dans un salon -dont je n’aperçois qu'un fragment à cause de l'angle de vue trop plongeant- s'installe parfois une violoncelliste qui m'offre, dans le silence de son double-vitrage, la gracieuse chorégraphie d'un dos, d'une chevelure ambrée, d'un vibrato au poignet valsant avec le corps cuivré de son instrument.

J'imagine la musique, je chante mes accords. Du premier au cinquième étage j'ai découvert les étreintes muettes, les envies, les amours, des colères. Je me suis rendu aux dîners quand les parents, les cousins débarquaient. Dans l'ombre de mon strapontin j'ai brodé, j'ai délié les paroles et les destins. En quelques semaines cette poignée de rectangles lumineux étaient devenus ma couvée de réalité. L'arrière-cour se remplissait d'un printemps de vérité, du « nous » versé à plein poumons sur le cuir des façades. La pierre brute et originelle sertie de ce naturel qui peut fendre toute les armures.
Parfois je rencontre l'un ou l'autre sur le marché du boulevard. Le sentiment de croiser une vedette, ma vedette. Un oiseau du quotidien.

 

​                                                                                           Lyon, Septembre16 

 

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Natali 09/02/2017 21:13

:)